Il y a toujours un petit levier
Catherine Baudouin
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« On peut entrer dans les MFR par hasard. Ça a été mon cas. Mais on n’y reste jamais par hasard ».
À Neuvic, en Haute-Corrèze, tout le monde connaissait la petite dernière. Deux grands frères, un village où l’on ne disparaît jamais vraiment. Il y a toujours quelqu’un qui vous a vu passer quelque part. Catherine Baudouin a grandi là, entre des territoires qui se battent pour survivre et des étés qu’il fallait inventer soi-même.

Catherine Baudouin, Directrice Régionale des MFR Centre et Île-de-France – Maire de Josnes (Loir-et-Cher)
Quand on voulait des animations, on les créait : un groupe de jeunes, un Foyer financé par la municipalité, des tournois de ping-pong organisés à la force du collectif. Personne ne venait les chercher. Ils se prenaient en main.
Trente ans plus tard, elle dirige la Fédération Régionale des Maisons Familiales Rurales du Centre et de l’Île-de-France, elle est maire d’un village d’un peu plus de 800 âmes en Petite Beauce, et elle n’a toujours pas de plan de carrière. Elle s’inspire de ses rencontres et s’appuie sur tout ce qui peut servir le collectif.
Le tourisme d’abord, car dans sa tête de cette jeune fille de 19 ans, elle voulait voyager. Début d’un BTS, qui dès les premiers stages se transforme vite en comptoir de billets, pas du tout son centre d’intérêt ! Mais elle poursuit ses études, car la dernière année le développement du tourisme global y est abordé. Les fondations de ce que l’on appelle aujourd’hui le « Tourisme durable ». Car ce qui l’intéresse, ce ne sont pas les destinations, ce sont les hommes et les femmes qui vivent dans ces territoires et qui les développent.
Puis un virage imprévu, une arrivée dans la région. Et comme beaucoup, la nécessité de trouver un travail. Après quelques petits contrats, Catherine répond à une annonce pour un poste d’éducatrice spécialisée, plutôt orienté formation. Sans diplôme au départ, c’est le début d’une expérience qui durera une dizaine d’années.
Desjeunes en difficulté, des personnes en situation de handicap, jusqu’à un public de rue à Paris. Un monde dur, parfois violent. C’est en cherchant à en sortir que les Maisons Familiales Rurales lui répondent. Un CV envoyé parmi d’autres, puis un appel. Le premier jour, elle entre dans une salle de classe. Les jeunes se lèvent et disent bonjour. Pour quelqu’un qui vient du milieu éducatif de rue, c’est un choc, une belle surprise. Formée au tourisme et à son développement, on lui confie de l’écologie sociale, un peu d’anglais, un peu de tout, mais surtout le suivi individuel des parcours de formation.
« Les jeunes m’apprenaient autant que je leur apprenais. »
Elle s’éclate. « On n’est pas des enseignants. On est des passeurs. » Faire grandir des envies de métiers, les jeunes un peu aussi, en fonction de nos expériences Ce qui la saisit dans les MFR, c’est la pédagogie.
On part du vécu du jeune, de ce qu’il a fait en stage. Le moniteur questionne, le jeune explicite, et dans cet échange, les deux apprennent. Catherine le dit simplement : « Les jeunes m’apprenaient autant que je leur apprenais. » La liberté pédagogique fait le reste : il y a un référentiel, comme partout, mais on est libre de le transmettre comme on le sent.
Elle n’avait rien projeté. Ni la suite, ni le reste. Mais elle s’engage pleinement, et le réseau le remarque. On lui propose d’autres fonctions, formatrice au Centre National Pédagogique des MFR, puis directrice de la Maison Familiale de Chaingy, puis directrice de la Fédération Interdépartementale du Val de Loire, et depuis août 2024, directrice régionale. À chaque étape, elle dit oui. Pas par ambition, par cohérence.
Car ce qu’elle a trouvé là, c’est un luxe rare : l’équilibre entre ses valeurs personnelles et son activité professionnelle. Elle le sait, et elle le préserve. À chaque changement de fonction, elle se forme, un master d’ingénierie de formation à Lille, une certification de dirigeante de l’ESS, et aujourd’hui l’analyse transactionnelle. Pas par obligation, par curiosité.
Et par fidélité à une conviction : pour transmettre, il faut continuer à apprendre.
Elle s’intéresse en ce moment à la notion de robustesse, découverte dans les écrits d’Olivier Hamant. « Je dévore ce truc-là. » Elle lit, elle cherche, et elle ramène au réseau ce qu’elle a trouvé.
Au quotidien, Catherine dirige comme elle a appris : en écoutant d’abord. Le lundi matin, réunion d’équipe à la Fédération. Chacun arrive avec ce qu’il a vécu dans la semaine, ce qu’il a observé sur le terrain, et ce qu’il met dans le pot commun. Les grandes lignes du projet sont posées. Ensuite, les collaborateurs cherchent eux-mêmes leurs activités. Elle tient le cap, pas le volant.
Quand un directeur de MFR l’appelle après une journée difficile, un conflit avec une famille, un gamin qui déraille, un salarié en souffrance, elle ne résout pas. Elle écoute. Et à la fin de la conversation, deux questions : « Comment tu te sens là ? Et qu’est-ce que tu projettes de faire ? » Le reste, c’est lui. Laisser les gens en responsabilité, mais être là.
Cette même posture, elle l’applique également à Josnes. L’histoire commence par un papier dans une boîte aux lettres : « Comité des Fêtes, recherchons des bénévoles. » Avec son histoire corrézienne, son attachement à la vie locale, elle fonce. Elle fait connaissance, elle s’implique, et en 2014, le président du comité lui demande de rejoindre sa liste pour les municipales. Deux jours plus tard, le maire sortant lui fait la même demande. « Vous êtes gentils, mais je ne sais pas quoi faire. » Alors elle dit oui au premier qui a demandé.
Ce qu’elle découvre alors : tant qu’on n’a pas agi avec les gens, on ne sait pas qui ils sont. Le maire élu ne respecte pas les délibérations, cache des décisions au conseil, malmène les secrétaires. Catherine et quelques élus dénoncent les faits. Et en 2017, fait rare, la préfecture dissout le conseil municipal.
Elle pensait en rester là. Le secrétaire général de la préfecture l’appelle :
« Madame Baudouin, vous avez un mois pour faire une liste. » Ce n’était pas prévu.
Depuis, elle est maire de Josnes. Réélue en 2020, puis en 2026. Et ce qu’elle fait à la mairie ressemble clairement à ce qu’elle fait à la Fédération : détecter des compétences, accompagner des prises de confiance, organiser du collectif. Par exemple, une adjointe qui n’osait pas parler en réunion publique, elle l’a emmenée avec elle, assise à côté, et petit à petit, la voix est venue.
Mais c’est peut-être avec les jeunes que la méthode de Catherine se lit le mieux.
Elle le dit aux conseillers d’orientation qui envoient les gamins vers les MFR : « Ce sont des jeunes que l’école n’aime pas. Et qui n’aiment pas l’école non plus. Ce n’est pas grave. Il faut trouver des solutions alternatives. »
« Personne n’est nul à 100 %. Ça n’existe pas. »
Ce qui l’intéresse, ce n’est jamais le bulletin. Si elle s’y arrêtait, il n’y aurait rien à faire, c’est écrit dessus. Ce qui l’intéresse, c’est le point d’appui, le petit levier qui fait émerger de grandes choses. Un gamin qui est sapeur-pompier volontaire, un autre qui siège dans un conseil municipal jeune, une fille qui tient une association sportive. Il y a toujours quelque chose.
Quand elle tient un levier, elle l’amplifie. Pas seule, en mettant dans la boucle le maître de stage, les parents, les jeunes entre pairs. La cohérence de tous ces acteurs fait le reste. Et elle le sait : l’alternance n’est pas la voie la plus facile. Se lever tôt pour un stage, respecter les règles du monde adulte, vivre en internat, faire son lit et la vaisselle. Mais en termes de maturité et de responsabilité, le gain est immense. Elle ne leur donne pas de recettes. Elle leur dit « étape par étape ».
Et quand elle veut savoir ce qui compte vraiment pour un jeune de quinze ans, elle ne demande pas « qu’est-ce qui te fait vibrer ? », qui est une forme de choix scolaire déguisé. Elle demande autre chose : « Qu’est-ce que, pour rien au monde, tu n’aimerais pas qu’on t’enlève ? » La réponse, c’est le point de départ. Le reste prend le temps que ça prend.
On oppose souvent les métiers intellectuels, créatifs, et productifs, de la tête et ceux des mains. Les parcours qui mènent à un bureau et ceux qui mènent à un atelier.
Et quelque part entre les deux, le cœur, le monde associatif, comme s’il s’agissait d’un choix par défaut moins impactant qu’un cabinet, moins concret qu’un chantier.
Catherine Baudouin a traversé ces mondes sans jamais reconnaître les frontières qu’on leur dessine. Guide touristique, éducatrice de rue, monitrice, formatrice, directrice, maire. Aucun plan prédéfini, une seule constante : aller là où le collectif a besoin qu’on l’écoute.
Alors quand on lui demande ce qu’elle dirait à une jeune femme ou un jeune homme, qui hésite entre un poste dit traditionnel et un engagement associatif, elle ne tranche pas. Elle retourne la question « Moi, je lui demanderais en quoi les deux sont incompatibles. »
LES MAISONS FAMILIALES RURALES – CE QU’IL FAUT SAVOIR
Créées en 1937, les Maisons Familiales Rurales (MFR) forment un réseau national de centres de formation par alternance, sous statut associatif. Chaque MFR est une association indépendante, gérée par des familles et des professionnels regroupés en conseil d’administration.
Les parents d’élèves sont administrateurs de l’école, ce sont eux qui siègent dans l’organe décisionnel. Le réseau compte aujourd’hui près de 500 associations en France et forme plus de 95 000 jeunes et adultes par an, de la 4e à la licence professionnelle. Les effectifs sont réduits, 20 élèves maximum par classe.
La pédagogie repose sur l’alternance entre le monde professionnel et les cours, l’internat et la vie en collectivité, et un suivi individuel des parcours de formation. Les moniteurs, c’est le nom des formateurs en MFR, ne sont pas des enseignants au sens classique. Ils assurent des fonctions polyvalentes d’enseignement, d’éducation, d’animation et d’accompagnement. La pédagogie part du vécu du jeune en stage : le moniteur questionne, le jeune explicite son geste professionnel, et l’apprentissage se construit dans cet échange.
La Fédération Régionale des MFR Centre et Île-de-France, basée à Meung-sur-Loire (Loiret), accompagne les MFR de la région dans leur développement pédagogique, éducatif et territorial.
Site internet : https://mfr-centre-idf.fr/














