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L’envie d’avoir envie

Jacques Martinet

Date de publication :

par | 30 septembre 2026

« Tout le monde n’a pas la même chance au démarrage.

Et tout le monde a droit à une deuxième chance ».

Il y a deux Jacques Martinet, celui que l’on présente, Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Centre-Val de Loire, ancien commerçant de tissus à Olivet, ancien maire de Saint Denis en Val, récemment élevé au rang de Chevalier de la Légion d’honneur, et bien sûr ce sourire constant qu’on lui connaît.

Et il y a celui qu’on ne raconte pas, ou très peu. Le jeune marin de quinze ans, timonier sur la passerelle d’un bâtiment de la Marine nationale. Ce fils rappelé chez lui par un motif qui n’en était pas un. Et l’entrepreneur qui, aujourd’hui encore, coupe la radio quand passe un refrain des années où la banque appelait tous les jours lui et son épouse. C’est cet homme, très engagé, avec une vie bien ancrée, un comble pour ce jeune marin qu’il a été, dont nous allons vous faire le récit.

Un homme, une personnalité et surtout une grande histoire…

1919 et la charrette à cheval

Pour comprendre Jacques Martinet, il faut d’abord remonter à 1919. Cette année-là, en Sologne, un homme parcourt les villages avec une petite charrette tirée par un cheval. C’est son arrière-grand-père.

Il vend du tissu et de la mercerie à domicile. La même année, il décide de poser les rênes et de monter boutique à Blois, au 15 rue du Commerce. Avec lui, la famille s’installe dans le tissu pour cinq générations.

D’abord l’arrière grand-père, puis la grand-mère, puis le père, puis Jacques, et aujourd’hui sa fille Claire, qui a modernisé l’enseigne sous le nom de Maison Caréfil, à Olivet.

Le nom n’est pas anodin : il contient les prénoms des trois enfants de Jacques, Caroline, Claire et Philippe. Cent sept ans après la charrette en Sologne, c’est Claire qui ouvre le matin.

L’autre lignée

Du côté de sa mère, l’histoire commence ailleurs et autrement. Le grand-père maternel de Jacques quitte la Toscane très jeune pour faire vivre sa famille, ou plutôt, dit Jacques sans détour, pour la faire survivre. Il atterrit à Orléans, rue des Murlins, dans une entreprise qui fabrique des statues religieuses.

Une vingtaine d’Italiens y travaillent ensemble. Le grand-père épouse la fille de la patronne, italienne du même village, et l’affaire continue. On y produit des statues, d’abord en plâtre, puis en plastique. Deux gros clients seulement, mais quels clients : Lisieux et Lourdes. L’aventure s’arrête le jour où produire coûte plus cher que vendre. C’était inscrit dès le départ.

De ce double héritage, Jacques en tire deux choses, une moitié italienne, qui vient de la Toscane et qu’il dit volontiers, et une certitude qui ne le quittera plus : quand on naît dans le commerce comme on naît quelque part, sans avoir choisi, et avec la charge de faire quelque chose de ce qu’on a reçu.

La Marine et le retour

À quinze ans et demi, pourtant, Jacques prend le large. Littéralement. Il s’engage cinq ans dans la Marine nationale, à l’École des mousses. Il sera timonier, c’est-à-dire l’homme de la passerelle, celui qui participe à la navigation et qui lit les cartes. Il naviguera trois années pleines. Il en parle aujourd’hui sans nostalgie démesurée, mais avec une netteté qui ne trompe pas : « C’est une expérience que je ne regrette surtout pas. J’ai fait des rencontres formidables, j’ai vu des paysages formidables, j’ai passé des moments merveilleux. »

Pour le fils d’une famille de commerçants, c’était une manière de prendre de l’air, de s’écarter un temps de ce qui semblait écrit.

Ce qui devait suivre est plus rude. Son père tombe malade. Du moins, c’est ce qu’on lui dit, et c’est sur cette nouvelle que Jacques rentre à terre. Le père n’était pas malade. Il n’avait jamais été malade. Il avait simplement besoin que son fils revienne dans la société familiale. Jacques le raconte cinquante ans plus tard sans aigreur, presque comme un fait divers. Mais le fait est là.

On ne quitte pas la Marine à vingt ans pour reprendre un commerce de tissus sans que cela laisse une marque. C’est peut-être de là, autant que des ports d’attache, qu’il a tiré sa conviction sur la parole donnée.

Les 17 magasins et l’émancipation

Le retour se fait donc dans le tissu, à Blois, dans la société paternelle. Ce que Jacques découvre à ce moment-là, peu de gens le savent : son père a bâti un véritable petit empire. Dix-sept magasins de tissus dans la région et au-delà. Une géographie commerciale étendue, organisée en secteurs, avec un fils par secteur.

La famille tient boutique en grand. Jacques fait sa part, comme les autres.

Sauf qu’au bout d’un moment, quelque chose grince. Des stratégies commerciales qui ne lui plaisent pas, des manières de faire qui ne sont pas les siennes. Travailler en famille, dit-il sobrement, ce n’est jamais simple. À trente six ans, il prend une décision qui marque sa seconde émancipation, après celle de la Marine : il quitte la maison paternelle et ouvre, avec Araceli, son épouse, leur propre magasin à Olivet.

Ce sera Caréfil. Le nom rassemble les prénoms de leurs trois enfants. Une manière de dire, sans le dire, que cette boutique-là sera la leur, et que ce qui s’y construira leur appartiendra entièrement.

Les années dures et la radio qu’on coupe

Construire seul, c’est aussi tenir seul. Et pendant deux années entières, Jacques et son épouse vont tenir à la limite. La banque appelle tous les jours, vraiment tous les jours. La même question, posée chaque matin : quel chiffre d’affaires avez-vous réalisé hier ?

Pendant deux ans, leur quotidien est rythmé par cette sonnerie, et par la voix au bout du fil qui veut savoir si la veille a permis de tenir un jour de plus.

Quand l’orage est passé, quand la banque a fini par raccrocher pour de bon, ils ont changé la sonnerie du téléphone. Ils n’arrivaient plus à entendre cette musique. Et aujourd’hui encore, plus de trente ans après, quand elle passe à la radio, un des tubes qui marquait ces années-là, ils coupent. Sans réfléchir. Le marquage émotionnel, dit Jacques, est terrible. On ne se rend pas compte.

Araceli, son épouse, dans cette histoire, n’est pas un personnage secondaire. Pendant que Jacques mène ses combats sur d’autres fronts, c’est elle qui fait tourner Caréfil. Dix à douze heures par jour. Six jours sur sept. Elle s’occupe des trois enfants, du magasin, de tout ce qui doit l’être pour que tout tienne. Jacques le dit lui-même, simplement : « Pour faire tout ce que j’ai fait, il fallait quand même que quelqu’un bosse. » Sa force, ajoute-t-il, c’est qu’ils sont complémentaires, qu’ils ne se ressemblent pas et qu’il n’a jamais été seul, et qu’elle non plus. Une entreprise seule, dit-il, c’est dur, voire impossible à vivre.

L’autre vie : Mission locale, Val Espoir et Saint Denis en Val

Pendant que Caréfil tient bon à Olivet, Jacques engage, à côté, une autre vie. Ou plutôt, il mène plusieurs engagements en parallèle.

En 2001, il devient maire de Saint Denis en Val. Il le restera dix neuf ans, jusqu’en 2020. La même année 2001, il prend la présidence de la Mission locale d’Orléans, en succession de Jean-Pierre Delport. Il y restera aussi dix neuf ans, jusqu’à la fin de son mandat municipal, et passera le relais à Marceau Villaret. Deux décennies, deux mandats, deux engagements menés de front.

La Mission locale, c’est l’insertion des jeunes de seize à vingt cinq ans. Pour le fils de commerçant qui a grandi dans le tissu, c’est un monde qu’il ne connaît pas. Et c’est précisément là, dit-il, qu’il a appris quelque chose qui ne s’enseigne pas en famille : « Tout le monde n’a pas la même chance au démarrage. Et tout le monde a droit à une deuxième chance. » Cette phrase, il la répète aujourd’hui sans hausser le ton. C’est devenu sa boussole.

Au même moment, à Saint Denis en Val, il fonde l’association Val Espoir. L’idée est simple, beaucoup de personnes arrivées en France parlent mal le français et peinent à s’intégrer. Val Espoir leur confie des tâches que personne ne veut faire, coupes de jardin, entretien d’espaces verts, petits travaux. Un sas, un point d’entrée. Jacques le dit aujourd’hui sans détour : il a fallu créer la structure contre vents et marées, y compris contre certains collègues d’associations qui ne lui ont pas fait de cadeaux. L’association existe toujours. Elle a vu passer des centaines de personnes.

La parole donnée et la rupture politique de 2021

S’il y a une ligne droite dans la vie de Jacques Martinet, c’est celle-ci : la parole donnée. Il en parle comme d’une évidence qu’il aurait portée depuis l’enfance.

« Un homme ne vaut que par sa parole. Quand je tape dans la main, je tape dans la main. Si on s’écarte, on s’écarte de moi. Définitivement. »

Voilà sa règle. Elle ne souffre d’aucune exception.

En 2021, à l’approche des élections régionales, cette règle va trouver l’un de ses points d’application les plus marqués, Jacques rend la carte de son parti, dont il a été le président dans le Loiret durant un court moment.

Conseiller régional d’opposition, élu local pendant quarante ans, dont trente et un à Saint Denis en Val. Une vie de fidélités et quand on lui demande aujourd’hui ce qui s’est passé, sa réponse est sans détour : « Non-respect de la parole donnée. » Il n’en dira pas plus, et il n’a pas besoin de le faire. Ceux qui savent savent. Pour les autres, ce qui compte, c’est ce que cela dit de l’homme : à plus de soixante ans, après quatre décennies d’engagement, il a choisi sa parole contre son appartenance. Et il n’a pas eu besoin de regarder en arrière.

La CCI, six ans de service et vingt d’amitié avec François Bonneau

Le 14 décembre 2021, quelques mois après la fin de tous ses engagements, Jacques Martinet est élu président de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Centre-Val de Loire. Élu à l’unanimité par les cinquante deux membres consulaires. Un fait remarquable, qui en dit long sur l’appréciation de l’homme et de la personnalité publique.

Ce jour-là, il s’installe dans son nouveau bureau et lâche, sans malice : « Je n’ai jamais eu un bureau aussi grand. » La formule fera sourire.

Elle dit pourtant quelque chose de juste : cet homme arrive là sans posture, sans codes appris, il vient avec ce qu’il est. Et ce qu’il découvre, c’est une région qu’il croyait connaître et qui s’avère bien plus dense qu’il ne le pensait. Pour le commerçant de tissus devenu maire, le mandat consulaire est une école. « Le consulaire m’a ouvert les yeux sur pas mal de choses, sur des entreprises, des secteurs que je connaissais moins. »

Quatrième région industrielle de France, pharmacie, cosmétique, logistique, armement, aéronautique. La région qu’on dit confidentielle est en réalité un poids lourd, mais elle a, dit-il, un problème de notoriété qu’il faut continuer à corriger patiemment.

Ce qu’il découvre aussi, c’est qu’on peut faire de la politique régionale autrement. Son ami François Bonneau, président socialiste de la Région Centre-Val de Loire, qu’il connaît depuis plus de vingt ans, a installé une méthode dont Jacques parle avec respect. « On joue collectif. Services de l’État, Région, Chambres consulaires, c’est lui qui a créé ça, et je le dis franchement. » Voilà un ancien président républicain, devenu sans parti, qui rend hommage publiquement à un président socialiste. C’est un détail, mais ce détail-là, dans le climat politique actuel, dit quelque chose du territoire et de l’homme.

Son mandat s’achèvera le 27 novembre 2027. Six ans au total, prolongés d’un an par le report des élections consulaires. Quand on l’interroge sur ce passage de relais qui se prépare, sa réponse est nette.

« Je suis prêt à passer la main sans problème. On fera tout pour que ça s’installe dans la continuité. »

Ce mot revient deux fois dans la même phrase. La continuité. C’est probablement ce qu’il aura cherché toute sa vie. Continuer ce que d’autres ont commencé, passer à d’autres ce qu’on a construit, comme on transmet un magasin de tissus, fondé en 1919, à sa fille qui modernise l’enseigne et ouvre maintenant chaque matin.

L’envie d’avoir envie

À la toute fin de l’entretien, alors qu’on lui demande ce qu’il aimerait qu’un.e jeune entrepreneur.e retienne de son histoire, Jacques Martinet ne convoque ni discours ni philosophie. Il cite une chanson.

« L’envie d’avoir envie », de Johnny Hallyday.

C’est tout. Et c’est tout dire.

Voilà son moteur. Pas l’ambition, pas la stratégie juste l’envie d’avoir envie.

Cette disposition d’esprit qui fait qu’il se lève le matin avec le sourire, et qu’il se couche le soir avec le sourire, quelque soit ce qui c’est passé la journée.

Que l’on traverse les années où la banque appelle tous les jours, qu’on monte une association contre vents et marées, qu’on rend une carte plutôt que sa parole, qu’on continue, à plus de soixante ans, à présider une chambre régionale parce qu’on a encore quelque chose à transmettre. Jacques pose avec assurance : « La vie vaut vraiment d’être vécue si on est bien dans ses baskets et si on est inspirant. C’est ça qui m’anime, à chaque fois. »

Le sourire, dont nous parlions au début, est en réalité l’effet visible de tout cela. Ce n’est pas une politesse, ni une stratégie de communication, et encore moins un masque institutionnel.

C’est le résultat, ce qui reste quand on a tenu, qu’on a construit, et qu’on a transmis.

Quand le marin de quinze ans, devenu commerçant, puis maire, puis facilitateur, puis Chevalier de la Légion d’honneur, et qu’au bout du chemin, il sourit encore, avec à l’intérieur, cette force, cette envie d’avoir envie !

Par Frédéric Poincloux

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