Sœurs de cœur et d’engagement
Constance & Tiphaine de Pélichy
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Elles ne racontent pas la même histoire. Cinq ans les séparent, et ces cinq ans changent tout.
Constance est députée du Loiret. Tiphaine est directrice associée de Turboself, l’entreprise familiale créée par leur père en 1986. L’une siège à l’Assemblée nationale, l’autre nourrit quatre millions d’enfants par jour dans les cantines de France. Deux trajectoires que tout oppose, sauf le socle.

Constance et Tiphaine de Pélichy
« À table, le soir, on parlait de GRS », lance Tiphaine, la gymnastique rythmique, leurs années de petites filles en justaucorps. Constance coupe : « Et de Turboself », puis se reprend : « On n’a pas les mêmes souvenirs, quand j’étais petite, papa n’était pas à la maison. Il était très peu présent. » Tiphaine acquiesce : « Mais quand il était là, il prenait toute sa place. »
C’est ainsi que démarre l’entretien avec Tiphaine et Constance : en désaccord sur les souvenirs, en accord sur l’essentiel. L’une finit les phrases, l’autre la corrige, la relance, et elles rient à ce qu’elles n’ont pas encore dit. Elles ne se sont jamais assises ensemble pour répondre à une interview, mais pour partager leur histoire. Et ça s’entend.
Constance est députée du Loiret. Tiphaine est directrice associée de Turboself, l’entreprise familiale créée par leur père en 1986. L’une siège à l’Assemblée nationale, l’autre nourrit quatre millions d’enfants par jour dans les cantines de France. Deux trajectoires que tout oppose, sauf le socle.
« Le hasard favorise les esprits préparés. »
À table, en famille
Dans la famille « de Pélichy », le père est ingénieur, la mère est dans l’écoute et le soin. Lui crée des bornes de cantine, elle écoute ce que les gens ne disent pas. Et entre les deux, quatre enfants qui grandissent au rythme de l’entreprise.
Jean de Pélichy fonde Turboself en 1986, l’année de naissance de Constance. Quentin naît en juin 1987, le jour où l’entreprise démarre vraiment. Tiphaine suit en 1991. Estelle, l’aînée, en 1981. « Une fille tous les cinq ans ! Et un frère. »
La famille grandit en même temps que l’entreprise, mêmes crises, mêmes joies, même calendrier. « La vie de l’entreprise a impacté toute notre vie », résume Tiphaine. On partait toujours au même endroit en vacances, toujours au même moment, parce que notre père avait besoin de ne plus réfléchir. Et de décembre à avril, aucune décision importante à la maison : il attendait le bilan.
Ce que leur père transmet, ce n’est pas la gestion d’une entreprise, Constance le dit sans détour : « Il n’est jamais venu dîner avec un bilan et nous dire : je vais vous expliquer l’actif et le passif. Ce n’est pas ce qui l’anime. »
Ce qu’il transmet, c’est autre chose. Le dimanche il partage ses lectures, Napoléon, De Gaulle, Néandertal, récitées avec une insistance que les filles qualifient de radotage, mais qui finit par leur créer une belle culture générale. Le dictionnaire aussi, qu’il faut aller chercher quand un mot résiste. Et bien sûr quelques leçons de morale qui font sortir parfois tout le monde de ses gonds, dont une phrase qui revient comme un refrain :
« Le hasard favorise les esprits préparés. »
Mais c’est leur maman qui est la clé, quand on demande aux deux sœurs ce que ça change de grandir avec une mère dont le métier est d’entendre ce que les gens ne disent pas, Tiphaine sourit : « Déjà, c’est la meilleure des mamans. » Et Constance raconte, leur mère a eu mille vies professionnelles, assistante sociale d’abord, conseillère conjugale et familiale ensuite, toujours dans l’écoute, toujours tournée vers les autres.
Et puis il y a cette histoire, celle que leur père raconte encore aujourd’hui. Ils se sont rencontrés à 18 ans. Lui, c’est le beau gosse, charismatique, sûr de lui, une belle voiture, un appartement, presque le monde à ses pieds. Et parmi toutes les jeunes femmes qu’il croise, celle qui le bouleverse, c’est la seule qui voit au-delà du vernis. « Cette bonté dans les yeux que personne d’autre n’avait. » La première qui perçoit que sous la surface, il y a une autre vérité. Deux héritages, deux transmissions. D’un côté l’exigence et la conviction que le champ des possibles est infini. De l’autre l’écoute et la capacité à voir ce que les autres ne montrent pas. Constance et Tiphaine portent les deux. Mais pas dans les mêmes proportions, ni dans les mêmes directions.
les deux retours
Ni l’une ni l’autre n’avait prévu de revenir. Tiphaine aurait voulu entrer dans l’entreprise plus tôt, son père n’était pas prêt. Alors elle fait sa route : elle rejoint de grandes agences de communication et marketing, où l’on pitch pour de grandes marques. Et puis l’envie d’une autre vie, l’envie d’écrire, de fonder une famille, son père lui propose de reprendre le marketing de Turboself. Elle accepte.
Par choix, par pragmatisme. « Pour moi, je le prends comme une étape, j’aime bien cette entreprise, sans rentrer en mode génial, vive Turboself. » Et puis quelque chose bascule.
« Si on reste ouvert et que l’on accueille les choses sans se mettre trop d’œillères, parfois on a de très bonnes surprises. Je pense que parfois, la vie sait mieux que nous ce qui va nous rendre heureux. »
Aujourd’hui, Tiphaine est ancrée, elle retrouve les salariés comme une famille. Elle mesure le privilège de ne pas se demander, chaque matin, si c’est le bon travail.
Le retour de Constance commence à Bruxelles, et il commence par un déchirement. Assistante de Dominique Baudis au Parlement européen, elle vit la politique comme une vocation naissante, Dominique Baudis est son mentor, quand il quitte le Parlement en 2011 pour devenir Défenseur des droits, elle vit son départ comme un arrachement. « C’était comme si on m’obligeait à sortir de table, avant d’avoir fini de manger ! »
Elle continue avec un autre député « quelqu’un de très sympathique, mais qui n’avait pas la même expérience à transmettre. »
Et puis elle choisit de quitter Bruxelles, pour se recentrer, et donner une nouvelle dynamique à sa vie. Elle arrive à La Ferté-Saint-Aubin pour aider le père de sa meilleure amie, engagé dans l’opposition municipale. « Au début, j’étais faite pour rester dans l’ombre. »
La suite appartient à l’histoire locale. Constance, 27 ans, remporte la mairie face au maire sortant.
« Personne ne me connaissait vraiment, et j’y suis allée parce que je n’avais rien à perdre. Et au-delà du résultat, c’était une aventure humaine, qui m’a emmenée vers une plus grande connaissance de
moi-même. »
Son père avait raison : le hasard favorise les esprits préparés. Deux retours. Aucun planifié. Deux sœurs qui trouvent en chemin ce qu’elles ne cherchaient pas.
Un père qui ouvre le champ des possibles
Jean de Pélichy est un fondateur. Pas seulement d’une entreprise, d’un état d’esprit, ce que ses filles décrivent, sans se concerter, c’est un homme habité par la conviction que tout est possible, à condition de s’y préparer. Un père qui ne leur enseigne pas la gestion, mais qui leur transmet la culture de l’audace par imprégnation, en parlant d’entreprise le week-end, en racontant ses lectures, en répétant ses leçons de morale jusqu’à user, par moment, la patience de toute la tablée.
Constance se souvient d’un père très encourageant sur la réussite de ses enfants. « Il m’avait tellement répété que je pourrais faire ce que je voulais, que moi, je voyais le monde comme il me l’avait présenté. »
Tiphaine va plus loin : « Pendant longtemps, je ne comprenais pas mes copines qui me parlaient de sexisme. Je ne me considérais pas comme une femme. Je me considérais comme un être humain pour qui il y avait un champ des possibles infini. »
C’est lui qui a planté ça. Pas avec de grands discours sur l’égalité, mais par une attitude : ses enfants pouvaient prétendre à tout. Il a naturellement vu chez chacun d’entre eux des forces différentes. La politique pour Constance, le sens du terrain pour Quentin, la communication pour Tiphaine. Et il faut l’admettre, pas toujours avec la délicatesse qu’on aurait souhaitée, reconnaissent les sœurs en souriant. Mais avec une fierté authentique à les voir évoluer chacun dans sa voie. Son bureau, il l’a décoré de huit portraits de femmes engagées. Ce n’est pas un hasard.
Constance nuance avec justesse : « Je ne dirais pas qu’il a été patriarcal, je dirais plutôt paternaliste. C’est très différent. » Un père de l’ancien monde par certains réflexes, mais un père qui a encouragé ses filles à être des femmes libres. Ce paradoxe-là, Constance et Tiphaine, le portent sans le renier. Elles en rient, le reconnaissent, et elles en ont fait une force. Toutes les deux ont reçu le même message de fond, cette phrase qu’il martelait le dimanche midi et qui les faisait sortir de leurs gonds : « Le hasard favorise les esprits préparés. »
Elles avaient beau lever les yeux au ciel, ça a fini par s’ancrer et ne plus jamais les quitter.
Grande sœur – Petite sœur
Cinq ans d’écart, c’est beaucoup quand on est enfant. Quand Tiphaine a six ans, Constance en a onze. Quand Tiphaine tombe amoureuse pour la première fois, Constance est déjà une jeune femme. C’est elle qui reçoit la confidence, qui écoute, qui rassure. « Il y avait beaucoup d’écoute, de réassurance, de je-t’accompagne dans-les-étapes-que-tu-vas-passer », se souvient Constance.
À cet âge-là, le lien ne va que dans un sens. De la grande sœur vers la petite. Tiphaine le reconnaît : « Ça a fait partie du fait de créer un lien très fort. » Un lien qui a changé de nature avec le temps. Aujourd’hui, il est réciproque. Mais il a gardé quelque chose de cette première asymétrie, une confiance absolue qui n’a pas besoin d’être entretenue en permanence pour exister.
Car Constance le dit elle-même, avec une honnêteté qui la caractérise : « Je ne téléphone jamais, j’envoie très peu de messages. Je vis dans ma bulle. » Elle culpabilise un peu, mais c’est justement là, dit-elle, que la sororité prend toute sa valeur. Il peut se passer des semaines sans un échange, des mois même.
Tiphaine confirme en riant : « Si je vois un appel de Constance, je fais : oh là là, Constance m’a appelé, il faut que je la rappelle ! » Mais le jour où l’une a besoin de l’autre, tout s’arrête. « On sait qu’on peut s’appeler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit quand on fait face à quelque chose qui nous bouleverse. Et qu’on peut attendre de l’autre que ce qui nous bouleverse soit accueilli sans jugement. »
C’est Constance qui parle. Et dans cette phrase, il y a tout ce que le mot sororité veut dire quand il n’est pas un slogan.
Un lien qui ne s’épuise pas. Qui n’a besoin ni de preuves ni de rappels. Qui est là, en permanence, même quand il n’est pas actif.
« Ce que nous tolérions hier sans même le voir, nous avons appris peu à peu à le regarder autrement. »
La tolérance d’hier, n’est plus celle d’aujourd’hui
Elles en ont parlé chacune de leur côté. Sans se concerter, ou presque. Constance en 2017, dans le sillage de #MeToo. Tiphaine plus récemment. Deux prises de parole publiques sur des comportements subis plus jeunes, dans des contextes de pouvoir où elles n’avaient ni l’âge ni les armes pour répondre.
Le silence, induit par la tolérance, avait pris deux formes. Constance : « J’ai longtemps considéré que c’était moi qui clochais, qui ne savais pas poser les bonnes limites. »
Tiphaine : « Moi, je ne me suis jamais sentie coupable. Mais c’est parce que je considérais que c’était normal. »
Deux sœurs, un même socle familial qui leur avait appris l’ouverture, la tolérance, le bénéfice du doute. Peut-être un peu trop, compte tenu de certains dogmes. Aujourd’hui, la posture est tout autre, Constance l’affirme : « Je suis heureuse que le monde ait changé. » et Tiphaine d’enrichir :
« Ce que nous tolérions hier sans même le voir, nous avons appris peu à peu à le regarder autrement. »
Pas de silence. Plus de doute sur la limite. Juste deux voix affirmées, chacune à sa manière, qui disent la même chose : on ne revient pas en arrière.
« Rester ouvert à ce que la vie nous amène. Parce que parfois la vie sait mieux que nous ce qui va nous rendre heureux. »
L’engagement comme mouvement
Ni l’une ni l’autre n’a choisi sa voie par ambition, elles voulaient se recentrer, ancrer leur vie et poser les premières fondations de leur propre vie. Elles sont aujourd’hui, engagées et libres de représenter leurs convictions. Pour elles, l’engagement n’est pas un mot, c’est un mouvement qu’elles incarnent. Chacune à leur manière. Et quand on regarde de plus près, un fil apparaît, que personne n’a tissé volontairement.
Constance préside la Mission d’information sur la natalité à l’Assemblée. Elle y porte une conviction simple : que chaque enfant désiré puisse naître, et que la société l’accueille au lieu de le questionner.
Tiphaine représente une entreprise qui nourrit quatre millions d’enfants par jour dans les cantines de France, et qui travaille à réduire le gaspillage alimentaire grâce à l’intelligence artificielle, prendre soin de ce qu’on leur sert, c’est aussi prendre soin des ressources qu’on leur laisse.
L’une pense à ceux qui arrivent. L’autre à ce qu’ils trouveront en arrivant.
Pour Tiphaine, c’est l’entreprise qui l’a amenée là. Elle y a découvert quelque chose qu’elle ne soupçonnait pas en quittant Paris : la fierté de représenter une industrie française qui innove depuis son territoire et qui le consolide.
Pour Constance, c’est plus intime. La maternité l’a transformée. « J’ai basculé dans un univers qui m’a absorbée tout entière. La mission est arrivée à un moment où je me posais la question du troisième enfant, du deuil de l’enfant de plus. Et en même temps, j’avais envie de comprendre : en France, j’ai le sentiment que les gens ont envie de faire des enfants. Pourquoi ils n’en font pas ? Qu’est-ce que ça dit de notre société ? »
Deux sœurs connectées à la société, au travers de leur cœur, pour une vie plus juste et respectueuse. Et quand on leur demande ce qu’elles diraient à une jeune femme ou un jeune homme de quinze ans qui cherche à trouver sa voie, les deux réponses se complètent sans se ressembler.
Tiphaine : « Rester ouvert à ce que la vie nous amène. Parce que parfois la vie sait mieux que nous ce qui va nous rendre heureux. Quand on est trop concentré sur ce qu’on pense vouloir, on se met des œillères, et on se ferme à des opportunités que la vie nous propose. »
Constance : « Ne jamais avoir peur de l’échec. J’ai raté Sciences Po et je pense que c’est la meilleure chose qui me soit jamais arrivée. Je me suis engagée pour défendre mes convictions et j’y suis allée parce que je n’avais rien à perdre. »
Une dernière question : Un mot, un seul, pour décrire votre sœur ?
Constance n’hésite pas : « Une explosion de couleurs. Avec elle, on passe de la vie en noir et blanc à la vie en couleur. »
Et Tiphaine, après un silence : « La douceur. » Puis elle se reprend, parce que ce n’est pas suffisant. « On le dit souvent avec Quentin : Constance, c’est celle qui a le plus grand cœur de toute la famille. »














