Martine Grivot :
« J’aime les gens et je suis passionnée »
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Trois mandats d’élue, un fleuve à défendre, une curiosité intacte. À 77 ans, Martine Grivot inspire par ce qu’elle a fait — mais c’est sa présence, avant tout, qui nous interpelle.
Rencontre avec une femme qui a transformé chaque contrainte en élan.
« Le travail et la conduite pour une femme, c’est l’indépendance.
D’un seul coup, on me coupait tout ça. »
Au cœur d’Orléans, à quelques pas des rives de la Loire, Martine Grivot reçoit. Pas dans un bureau — dans un moment de partage, dans une présence.
Celle d’une femme qui vous regarde, vous pose une question, et vous écoute vraiment. Pas pour la forme, mais par nature.
Elle a 77 ans, trois mandats d’élue, une dizaine de confréries, et un fleuve à défendre bénévolement. Mais ce qui frappe d’abord, c’est autre chose. C’est cette façon d’être là, entièrement, comme si vous étiez la personne la plus intéressante du monde.
Ce n’était pourtant pas écrit.
En 1986, à 38 ans, un médecin lui annonce que sa maladie génétique aux yeux a recommencé. Ne plus travailler. Ne plus conduire.
« Le travail et la conduite pour une femme, c’est l’indépendance. D’un seul coup, on me coupait tout ça. »
Elle a laissé passer quelques jours. Puis elle s’est dit : « Ça ne va pas se passer comme ça. »
Sa réponse, ça sera la vie associative. D’abord un club de gymnastique rythmique, parce que sa fille s’y entraîne et que les associations manquent de bénévoles. Communication, puis vice-présidence, puis présidence. « Mon leitmotiv, ça a toujours été servir », dit-elle simplement.
Servir les autres — mais debout, dehors, au contact du monde.
En 2001, la parité s’impose aux grandes villes. Les hommes politiques cherchent des femmes. Martine Grivot coche toutes les cases : centriste, engagée, impliquée dans la vie associative.
Elle entre au Conseil municipal d’Orléans comme 2ème maire-adjointe. Elle y restera 19 ans et trois mandats.
« Je suis très lucide sur le monde politique », précise-t-elle. Pas dupe. Mais passionnée.

Trois mandats, trois territoires.
D’abord le sport : elle crée les Assises du sport orléanais, une journée tous les deux ans où tous les clubs se retrouvent enfin.
« Beaucoup m’ont dit qu’ils ne se voyaient jamais dans l’année », raconte-t-elle.
Ce que les entreprises ont compris depuis longtemps — que sortir de son quotidien pour échanger, s’inspirer, se reconnaître entre pairs crée une énergie que les réunions ordinaires ne produisent pas — les clubs sportifs orléanais le vivent ce jour-là. Des ateliers, des intervenants, de la convivialité. Une journée pour exister ensemble, pas seulement côte à côte.
Elle porte aussi l’Open de tennis — le CO’Met Orléans Open depuis 2023 —, créé et dirigé par Didier Gérard, contre certaines réticences, ou du moins une vision pas très claire du projet.
Marier sport, monde de l’entreprise et événementiel, à une époque où personne ne le faisait encore, c’était un sacré challenge. L’idée : faire du court de tennis un lieu de rencontres économiques, où des chefs d’entreprise qui se croisent sans jamais vraiment se parler finissent par nouer des affaires autour d’un déjeuner. « J’ai vu des relations se nouer à ma table à l’Open », dit-elle.
Vingt ans plus tard, l’événement est toujours là. Et quel événement — un incontournable.
Puis vient le tourisme. Elle crée la Société Publique Locale Orléans Val de Loire Tourisme, le bureau des congrès, et pose une conviction simple :
« Il faut d’abord que les Orléanais aiment leur ville. » Le reste suivra.
Car l’attractivité d’un territoire ne se décrète pas — elle se construit de l’intérieur, dans l’orgueil tranquille d’habitants qui savent ce qu’ils ont.
Des touristes qui viennent, des congrès qui s’installent, des entreprises qui choisissent Orléans plutôt qu’ailleurs : chaque visiteur est un ambassadeur potentiel, chaque congrès une vitrine économique.
Ce que Martine Grivot a compris très tôt, c’est que rayonner commence par se regarder avec fierté.
Ce qui relie ces trois réalisations ?
Elle n’attend pas qu’on lui confie un dossier tout ficelé. Elle arrive, elle écoute, et elle y met sa patte.
« Si c’est pour faire la même chose que celui d’avant, il faut une rupture. »

Rester soi-même
Rester soi-même dans un monde politique polarisé — c’est peut-être là que réside la leçon la plus concrète. « Ma personnalité était la même en 2001 comme en 2020 », dit-elle.
Centriste dans un univers RPR et libéral, elle compose, écoute, argumente. Mais il lui est arrivé, une ou deux fois, de poser ses conditions. Un jour, en désaccord avec le maire sur l’accompagnement d’un club sportif — avec une école qui comptait une centaine de jeunes — elle dit clairement : « Je ne suis pas d’accord. Et si je ne suis pas suivie, je pense que je n’ai peut-être rien à faire ici. »
Elle a été entendue — et elle remercie le Maire pour son écoute et son soutien. Ce club, aujourd’hui, on en parle tous les week-ends.
« La curiosité c’est comme une indépendance sans frontière. »
La curiosité comme boussole.
Il y a une chose que Martine Grivot n’a jamais perdue. Pas la vue, pourtant bien affectée. Pas la mobilité, contrainte depuis longtemps. C’est la curiosité !
« Je suis venue au monde comme ça, curieuse depuis toute petite. Des fois, ça m’a joué des tours — j’interrompais les conversations des grandes personnes pour poser des questions. »
Dans une époque où les enfants n’interrompaient pas les adultes, c’était mal vu. Elle se faisait réprimander. Et puis elle recommençait.
Cette curiosité, au fond, c’est ce qui a rendu possible tout le reste. Sans elle, pas d’engagement associatif, pas de mandats, pas de Loire défendue bénévolement.
« Quand on accepte une fonction, quelle qu’elle soit, il faut de la curiosité. Si on n’en a pas, il y aura moins d’intérêt. »
Dans la conversation, une formule émerge, presque par accident : la curiosité c’est comme une indépendance sans frontière. Elle sourit. « C’est joli ça — c’est ma réponse ? » Oui, Martine. C’est votre réponse.
Ce qu’elle dirait aux jeunes.
Alors, qu’est-ce que l’on pourrait dire à une jeune fille de quinze ans qui hésite, qui subit l’orientation plus qu’elle ne la choisit ?
« Suis ton instinct, tes désirs. Fais-toi entendre par rapport à ce que toi tu as envie.»
Pas d’envolée lyrique. Pas de leçon. Juste ça, dit avec la simplicité de quelqu’un qui l’a vécu. Et une nuance importante : « Déterminé, mais pas obstiné ».
Si au bout de deux ans on voit que ce n’est pas la filière dans laquelle on s’épanouit, il ne faut pas avoir peur de dire : j’arrête ça, et je vais vers où je veux aller. Ce n’est pas un conseil de confort. C’est une permission.
La Loire, et après.
La Loire, elle y revient toujours. Depuis 2020, sans mandat, Martine Grivot continue de siéger dans les réunions des mariniers, de travailler avec EDF sur le franchissement des centrales, de défendre la navigabilité d’un fleuve que peu de gens regardent vraiment. « Il faut le protéger. Tous les acteurs publics devraient travailler main dans la main. »
Elle dit ça avec la même énergie que pour l’Open de tennis ou les Assises du sport. La passion, chez elle, n’a pas de retraite.
On lui demande ce qu’elle aurait dit à la Martine de 38 ans, celle à qui le médecin venait de tout couper. Elle répond sans hésiter : « Va de l’avant. Persévère. Rebondis. »
Trois verbes. Aucun adjectif. Rien sur le courage, rien sur la force. Juste le mouvement.
Et dans dix ans, qu’est-ce qu’elle aimerait qu’on dise d’elle ?
Elle sourit encore. « Elle était sympa. Authentique et enthousiaste. »
Puis, après un silence : « Le charisme, ce n’est pas une armure. C’est une présence.»
Elle était là, en somme. Vraiment là.
Trois femmes l’ont inspirée
Simone Veil, pour le courage d’une centriste engagée qui n’était pas prédestinée à faire de la politique et qui a fait passer des lois essentielles pour les femmes.
Mère Teresa, pour l’action au service des autres, jusqu’au bout.
Et sa mère — l’aînée de cinq enfants n’oublie pas celle qui « a réussi à nous élever avec toutes les valeurs qu’il faut pour être armés dans la vie. »
Pas des armes. Des valeurs.
La nuance est de Martine.

Au moment de partir, on réalise qu’elle a posé autant de questions qu’elle a répondu. C’est peut-être ça, finalement, l’enseignement de cette rencontre. On n’inspire pas les autres en parlant de soi. On les inspire en s’intéressant à eux. — Propos recueillis pas Frédéric Poincloux





