Didier Gérard,
L’énergie du Challenger

©P.Montigny
Il a créé l’Open d’Orléans en 2005 avec zéro euro en poche, dans une ville où il ne connaissait personne. Vingt et un ans plus tard, le CO’Met Orléans Open est le quatrième tournoi ATP français en budget et le onzième tournoi indoor au monde. Entre les deux, un ancien joueur professionnel qui a passé sa vie à voir venir les murs avant tout le monde.
Portrait d’un homme qui ne connaît pas l’à-peu-près.
Par Frédéric Poincloux
Paré au décollage
Didier a deux ou trois ans, ses parents passent leurs vacances dans un hôtel d’Alsace, il y a un court de tennis. À cet âge-là, un court de tennis n’est pas un court de tennis, c’est un aérodrome !
Une étendue sans fin, grillagée, où il ne se passe rien qu’il puisse comprendre. Ce qu’il en a gardé, des décennies plus tard, ce n’est pas le filet, c’est l’angle du grillage. Une photo en garde le souvenir : il tient une raquette à la main et regarde le court.
Ce qui rend cette image troublante, c’est que personne autour de lui n’est sportif dans la famille, ni ses parents, ni personne d’autre, de près ou de loin.
En juillet 2009, il est retourné dans cet hôtel. Le court était toujours là et il y a joué avec son fils.
Entre les deux, il y a eu une carrière de joueur de tennis professionnel, trois marques internationales représentées, un changement de carrière à quarante ans, et dans quelques semaines, une vingt et unième édition d’un tournoi créé à partir de rien dans une ville où il ne connaissait personne.
L’Arena de CO’Met va se remplir de fans de tennis et des inconditionnels de l’événement !
Neuf jours de montage, cent quatre-vingts bénévoles, et un sol nu à transformer avant que la première balle ne soit frappée. Didier Gérard aura soixante ans passés et il sera encore là, à sept heures du matin, au milieu de tous les bénévoles, qui viennent lui demander quoi faire.
L’enfant qui regardait un terrain dans un coin, en fabrique un tous les ans pour les autres depuis maintenant vingt et un ans.

©P.Froger
Bien lire, pour bien jouer
Joueur professionnel, cinq heures de court par jour, du lundi au dimanche, et les tournois le week-end. Un vrai métier, exercé comme tel.
Ce que ça lui a appris ne s’arrête pas à la technique. Demandez-lui à quel moment commence un match, il ne répond pas au premier point.
Dès l’échauffement, tu analyses la prise du joueur, comment il prend son coup droit, son revers, si tu vois qu’il a un défaut technique.
Quelques minutes d’échange de balles anodines, et il sait déjà où frapper. Certains jours, on est au-dessus du lot et lire l’adversaire compte moins. Mais ce n’est pas la majorité des matchs, les autres jours, il faut avoir bien lu avant.
Cette faculté-là ne le quittera plus. Elle deviendra sa façon de regarder une entreprise, une ville, un calendrier.
Et il commence par se l’appliquer à lui-même. Un accident musculaire, sérieux, qui lui coûte huit mois sans jouer, avec opération et rééducation. Au retour, le corps ne répond plus de la même façon, alors il regarde sa situation comme il regarderait un adversaire à l’échauffement, sans arrangement : il ne progressera plus.
Beaucoup auraient joué encore quelques années. Lui fait un calcul, et c’est un calcul de reconversion, pas de carrière. Alors, il se dit :
Ce n’est pas quand tu seras en toute fin de carrière, à 30-35 ans, que tu pourras monnayer quoi que ce soit. Là, tu as encore quelque chose à apporter dans le milieu du tennis. C’est maintenant qu’il faut que tu dises ce que tu as envie de faire.
Il choisit de sacrifier quelques années de bon niveau pour se rendre disponible. Et il range l’épisode sous la seule qualité qu’il s’attribue de tout l’entretien.
Si j’ai quelques qualités, je pense en avoir au moins une : c’est de ne pas me poser de questions une fois que le mur est devant mon nez.
Cette phrase mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle dit l’inverse de ce que l’on croit entendre. Ne pas se poser de questions devant le mur, c’est les avoir posées bien longtemps avant.
Voir venir, décider, exécuter.
Avec Didier Gérard, il n’y a pas d’à-peu-près. S’il y a un problème, il y a une solution, et elle se cherche maintenant.
Ceux qui travaillent avec lui depuis vingt ans emploient tous les mêmes mots, chacun dans son domaine, et ils arrivent plus loin dans cette histoire.
Trois postes qui n’existaient pas
Il ne va pas chercher un emploi. Il va proposer de régler une anomalie.
J’ai une particularité dans ma vie professionnelle : je n’ai jamais pris le poste de quelqu’un. J’ai toujours été voir le PDG d’une entreprise pour dire, voilà, je connais votre entreprise, à mon sens il manque ça, je vous le propose.
Chez Head, l’anomalie est arithmétique. La marque est l’une des trois plus grandes du monde pour les raquettes, et en France, trois joueurs de haut niveau seulement jouent avec elle. Le numéro un français est géré depuis l’Autriche. Il pose le constat, il propose de s’en occuper. Banco.
Sept ans plus tard, les dix premiers joueurs français jouent Head. Sa plus belle recrue : Cédric Pioline, fidèle à une autre marque depuis le début de sa carrière, qu’il fait basculer sur la raquette d’Agassi.
Chez Oakley, l’anomalie est culturelle. On porte des lunettes de soleil pour regarder un match, pas pour le jouer. Le défi l’intéresse, mais il pose une condition avant de signer quoi que ce soit.
Je suis très crédible dans le monde du tennis, il n’est pas question que je promeuve un produit qui ne correspond pas aux joueurs.
Il part à Monaco avec du matériel, il joue avec, face au soleil, dans les conditions réelles. Les lunettes ne bougent pas. Alors seulement, il remonte à Paris dire oui. Cinq ans de tennis et de golf pour l’Europe, et un fait d’armes : une finale de Grand Chelem, l’Open d’Australie, Arnaud Clément en gros plan pendant près de trois heures, ses lunettes sur le nez. Il n’y a pas mieux, dit-il.
Chez Fila, il n’y a plus d’anomalie à réparer, il y a un territoire à tenir. Directeur de la promotion sport, tous sports confondus, pour toute la France, avec un budget à la hauteur. La marque est alors troisième mondiale, derrière Adidas et Nike, et devant Reebok.
C’est là que le mur arrive, et pour une fois il ne vient pas de lui.
Celui-là aussi, il l’a vu venir. Mais cette fois la décision ne lui appartenait pas. Fila France ferme, l’Italie et l’Allemagne suivent.
Il a quarante ans. Nous sommes en 2004, et il se retrouve sur le marché du travail avec ses collègues. Le réflexe serait d’aller vendre son carnet d’adresses chez Nike ou Adidas. Il l’écarte.
Pendant des années, il a expliqué aux athlètes qu’il valait mieux être bien accompagné dans une structure modeste que numéro lambda chez un géant. Il ne va pas devenir ce qu’il a passé sa carrière à déconseiller.
Reste une question, qu’il se pose à lui-même à la troisième personne, comme on lit un adversaire.
Didier, maintenant, le tennis tu connais, les entreprises tu ne connais pas, mais tu sais ce qu’est un budget, une facture, de la communication.
Avec une autre chose, qu’il traîne depuis des années sans se l’avouer vraiment. Dans tous les tournois où il a suivi ses joueurs, il a pris des notes. Pas des notes de travail : des notes pour plus tard.
Je me suis toujours dit : il y a peu de chances, et je ne vois pas comment tu pourrais faire ça, mais si un jour tu arrives à créer un tournoi de tennis, regarde bien ce qui se passe sur le terrain. Ce qui te semble bien à reproduire, et ce qui te semble mauvais à ne pas reproduire.
Quinze ans d’échauffement.
« Tout dépend du premier oui »
Cinq mois pour créer un tournoi
Il ne cherche pas une ville. Il cherche un terrain, et il l’analyse comme il analyserait un adversaire à l’échauffement.
Premier critère : moins de 150 kilomètres de Paris. Pas par confort, par nécessité.
Des joueurs de ce niveau-là te disent : moi, je fais Shanghai, New York, Rome. J’arrive à Paris, si en plus il faut que je prenne le tram pour aller à la gare, un train pendant quatre heures et un bus pour aller dans ton tournoi, là tu as des joueurs 400e mondiaux, pas dans le top 100.
Deuxième critère : une métropole, entre 150 000 et 200 000 habitants sur le bassin visé. Pas un village.
Troisième critère, le plus contre-intuitif : aucun club professionnel majeur. Pas de Ligue 1, pas de Top 14, pas de Pro A. Il ne cherche pas une ville sportive, il cherche avant tout une ville sans rendez-vous annuel.
La raison tient en une image, et elle vient du Mans, qu’il avait étudié. Un dirigeant local, séduit, lui explique l’ordre des priorités : le football en premier tiroir, le basket en deuxième, les 24 Heures en troisième. On trouvera bien quelques euros pour toi dans le quatrième.
Si j’attends d’avoir le quatrième tiroir, je n’y arriverai jamais.
En 2004, trois villes répondent aux trois critères. Reims à l’est, Rouen à l’ouest, Orléans au sud. Orléans est la plus proche de Paris, et il habite alors Sceaux. Une heure de voiture.
Il y a un quatrième critère, celui-là non négociable, et il ne vient pas d’une étude. Il vient d’un souvenir. Il a vu plusieurs fois le tournoi de Bordeaux, le Passing Shot, un grand rendez-vous où sont passés Lendl et Forget. Un tournoi en extérieur.
Chaque septembre, la pluie de l’Atlantique. Et les espaces de réception n’étaient pas en dur, mais sous des tentes, tout prenait l’eau, au sens propre comme au figuré. À force, les partenaires ont dit stop. Le tournoi a disparu.
Je me suis dit : si un jour tu fais un tournoi, surtout, fais un tournoi indoor.
Il part de zéro. Pas de fortune personnelle, pas d’entreprise derrière lui, contrairement à beaucoup de présidents de clubs qui s’appuient sur leur propre société.
Je suis arrivé à Orléans avec zéro euro en poche.
Ce qui signifie que tout dépend du premier oui.
Et le premier oui ne peut venir que de la ville, parce que sans le Palais des Sports, il n’y a pas de raison d’aller voir une seule entreprise. Il envoie un mail à l’adjointe aux sports. Pas de réponse. Il en renvoie un.
Le premier échange est un malentendu qui pourrait tout arrêter. Martine Grivot, intéressée, lui demande combien d’heures il lui faudra le Palais des Sports pour le tournoi.
Madame Grivot, je suis désolé, mais on ne va pas parler en heures ni en jours, on va parler en semaines.
Une semaine de montage, une semaine de matchs, et une demi-semaine de démontage. Deux semaines et demie, pour un équipement municipal qui accueille les clubs de la ville. Il rentre chez lui le soir et annonce à sa femme que ça ne sera pas à Orléans.
Il se trompait. En février 2005, il est avec sa famille, en train de chausser ses skis et le téléphone sonne. Le maire a donné son accord, on y va pour septembre.
Il raccroche, enlève ses chaussures et il ne skiera pas de la semaine. De là-bas, il passe ses premiers coups de fil.
Il lui reste cinq mois. En comptant l’été, où la France part en vacances.
MARTINE GRIVOT
Maire adjointe déléguée aux sports et à la jeunesse en 2005
Je me plais à dire qu’il a presque forcé ma porte, parce qu’il trouvait que je ne répondais pas assez vite.
Personne ne le connaît, il n’est pas orléanais. Mais il arrive avec ses raisons, et elles sont travaillées : une ville sans grand rendez-vous annuel, des retombées possibles pour les clubs de tennis du département, et surtout une idée que personne ne formule encore à l’époque, réunir le monde économique autour d’une table pendant une semaine.
J’ai vu quelqu’un de décidé, et surtout qui avait étudié le pourquoi. Il avait toujours une réponse ou une solution à toutes mes questions. Ce qui faisait que je ressentais la crédibilité de Didier et de son projet. Et il était passionné, comme moi.
Elle va voir le maire, qui lui laisse la décision. Puis elle découvre ce que son oui implique concrètement : sortir tous les clubs sportifs du Palais des Sports pendant deux semaines, en pleine rentrée de septembre, et expliquer au personnel municipal qu’il va travailler avec cet inconnu. Les clubs ne sont pas contents. Mais ils acceptent quand même et Martine en est encore aujourd’hui très reconnaissante.
Vingt ans plus tard, le directeur du Palais des Sports de l’époque, Patrick Rebêche, aujourd’hui retraité, est toujours là. Bénévole et responsable d’une partie de l’organisation technique à CO’Met.
Il y a des personnes comme ça qui nous emmènent avec elles.
Cent cinquante entreprises qui reviennent chaque année
Le lundi 12 septembre 2005, à quatorze heures, il entre dans son bureau du Palais des Sports et dit à sa femme : « ça ne va pas le faire ! »
Il ne parle pas de la semaine. Il parle des deux jours à venir. Il est persuadé que le superviseur de l’ATP va arrêter le tournoi.
La veille au soir, pourtant, il s’était couché serein. Il avait noté sur un post-it trois bricoles à régler le lendemain. Il est arrivé à sept heures, et tout le monde l’attendait.
Didier, je fais quoi avec ça ? Ah oui, tiens, je n’y avais pas pensé. Tu ne bouges pas, je reviens. Je faisais dix mètres, une autre personne venait me voir. Au bout de deux cents mètres, j’en avais cinq qui m’attendaient.
Le soir, Marc Haeberlin, trois étoiles à l’Auberge de l’Ill, sert le dîner de gala, les cuisines installées dans les vestiaires et les repas servis dans des salles sportives réaménagées. Didier Gérard l’attend en imaginant qu’il va faire demi-tour. Le chef reste. Les clients repartent en le remerciant pour l’excellente soirée.
J’avais envie de dire : ils se foutent de moi.
Non, ils ne se moquaient pas. C’est lui qui n’avait pas compris ce qui se passait.
Il y avait des départs de feu de partout. J’ai bien dit des départs de feu, pas le feu. Et c’est là toute la magie du spectacle.
Vingt et un ans plus tard, cent cinquante entreprises et collectivités sont partenaires du tournoi. Quatre-vingt-dix clubs de tennis ont signé un contrat. La question n’est plus de savoir comment ça tient une semaine, mais pourquoi ça revient chaque année.
La réponse, il l’a formulée dès la première édition, et elle commence par un mot qu’il n’emploie plus.
Le sponsoring ne peut plus exister. Fut un temps, les affaires allaient bien, on se connaissait, ce que tu faisais m’intéressait plus ou moins, tu es sympathique, je te faisais un petit billet, et amuse-toi avec ça.
Aujourd’hui, il ne demande pas à une entreprise si elle veut être sponsor. Il lui demande si elle veut investir. Chaque euro doit rapporter quelque chose. Pas forcément de l’argent mais des relations, des clients satisfaits, une réputation. Quelque chose.
Cette exigence du centime près, il ne l’a pas inventée pour Orléans. Il l’a apprise chez Fila, où une paire de chaussettes se vendait 2,42 euros à un distributeur et où, à 2,43, un million de paires revenaient dans l’entrepôt. Au centime près, pas aux centaines de milliers près.
Il tient donc deux discours, et il l’assume.
Quand je vais voir des clubs de tennis, des ligues, la fédération, je ne leur parle pas business. Mais développement du sport, intérêt du sport pour la jeunesse. Quand j’arrive dans l’entreprise, je dis : voilà ce que je peux vous proposer pour développer vos relations publiques et commerciales. Si ça vous intéresse, c’est du tennis. Si ça ne vous intéresse pas, ce n’est pas très grave.
Le partenaire le plus important des premières années est entré dans l’histoire du tournoi par une phrase qui aurait dû tout arrêter.
Je n’aime pas le sport, donc je n’aime pas le tennis.
Didier Gérard se lève pour partir, s’excuse de l’avoir dérangé mais l’homme lui demande de se rasseoir.
À Orléans, il n’y a pas d’événement de qualité, et moi j’ai besoin de remercier mes nombreux clients du territoire.
Il fera jusqu’à 750 couverts par édition. Pendant plus de quinze ans.
C’est toute la mécanique du tournoi, contenue dans une seule rencontre. On ne vient pas pour le tennis. On vient parce qu’il n’existe pas, sur ce territoire, d’autre endroit où réunir ses clients une semaine entière avec cette qualité d’accueil. Le tennis est ce qui rend la semaine possible, et d’ailleurs, il finit souvent par plaire en chemin.
Encore faut-il que l’accueil tienne la promesse. C’est le deuxième moteur, et il est arrivé plus tard.
BERNARD VAUSSION
Ancien chef des cuisines de l’Élysée
Leur rencontre ressemble à tout le reste. Dans une soirée caritative au château de Chamerolles, Didier Gérard attend la fin de la soirée pour rencontrer l’ancien Chef de l’Elysée. Au milieu du dîner qui comportait 11 plats, il va aux toilettes et tombe sur Bernard Vaussion en train de se laver les mains. Il hésite à l’aborder en ce lieu incongru mais décide de ne pas rater l’occasion et lui dit : « Permettez-moi de me présenter » et enchaîne aussitôt par « Je souhaiterais vous inviter à déjeuner pour vous présenter mon projet ». La réponse fût positive et immédiate.
Onze ans plus tard, Bernard Vaussion est l’ambassadeur gastronomique du tournoi. Bénévole, sans engagement financier, c’est lui qui appelle les chefs étoilés, et c’est son nom qui les décide.
Ils savent que si je les mets sur un truc comme ça, ce n’est pas n’importe quoi. Ils me font confiance, et ça se passe très bien.
Sa méthode de travail n’a pas changé depuis l’Élysée. Il dessine ses menus, les colorie, trace des flèches avec chaque élément annoté, puis étale les planches sur la table pour que Didier Gérard choisisse au visuel.
Chaque année un Chef multi-étoilés vient au tournoi d’Orléans. Dans quelques jours, c’est Arnaud Faye, du Bristol Paris avec 3 étoiles au Guide Michelin et Meilleur Ouvrier de France qui sera en cuisine le lundi pour le déjeuner et le dîner.
Et une phrase qui résume mieux que tout ce que la gastronomie a changé au tournoi :
Avant, les gens venaient voir un match de tennis. Maintenant, ils viennent manger et voir un match de tennis.
Et il a un mot pour ça, qu’il tient de trois présidents de la République Française :
La gastrodiplomatie.
Ils me disaient toujours : les repas, c’est très important, parce que ça fédère les convives, ça les met à l’aise. À l’issue d’un repas, on signe des contrats.
La Rolls et le réservoir
Un élu lui a dit un jour que c’était le seul événement auquel il acceptait de se rendre et Didier Gérard lui a demandé pourquoi.
Parce que tout le monde est là. On ne peut pas me taxer de favoritisme. La gauche avec la région est là, la droite avec la ville, la métropole et le département sont là. Tout le monde est représenté.
Un autre, plus ancien, avait eu cette phrase : il n’avait jamais vu autant de cartes de visite s’échanger au même endroit. Il n’y a plus de cartes de visite, mais l’esprit n’a pas bougé.
Pendant une semaine, Orléans a son salon et on y regarde du tennis !
Depuis 2023, ce salon se tient à l’Arena de CO’Met. Le changement a tout fait basculer, dans les deux sens.
L’organisation au Palais des Sports, ce n’est pas le même budget que dans une Arena de cette taille-là.
Didier formule la contrainte sans détour.
Si on a une Rolls-Royce et qu’on n’a pas les moyens de mettre de l’essence dedans, ça ne sert à rien d’avoir une voiture comme ça. De la même manière, avoir une Arena de dix mille places, si on ne se donne pas les moyens d’y organiser de beaux événements du territoire, c’est qu’on a raté quelque chose.
Ce sont les partenaires qui remplissent le réservoir. Et il n’y a plus de marche arrière possible. L’ATP n’autoriserait jamais un retour au Palais des Sports, qui n’était déjà plus aux normes à la fin, et qui ne fonctionnait que par dérogations accordées en attendant l’Arena. On peut voir Marseille, deuxième ville de France, qui a perdu son tournoi faute de salle adéquate.
Orléans l’a. C’est ce que le déménagement a acheté, en connaissance de cause.
Ce que l’Arena a aussi apporté, personne ne l’avait anticipé. Le tournoi est aujourd’hui le quatrième tournoi ATP français en budget, derrière Paris-La Défense, Lyon et Montpellier. Le onzième tournoi indoor au monde, toutes catégories confondues.
Mais le chiffre qui le surprend encore est ailleurs.
Le diffuseur international du circuit a choisi Orléans parmi une trentaine de tournois pour y dépêcher une équipe complète. Cinq caméras, des commentateurs venus de Londres, plus de soixante heures de direct sur la semaine. Europe, États-Unis, Inde, Australie, Nouvelle-Zélande, Russie, Ukraine.
Il a demandé à l’ATP pourquoi Orléans. La réponse l’a amusé.
Ils m’ont dit : en raison du stade. Quand un Australien allume la télé et qu’il veut voir du tennis, il arrive sur Orléans. Et comme le niveau est très bon, les spectateurs restent.
Sur la semaine, plus de deux millions deux cent mille personnes dans le monde regardent au moins quelques instants le tournoi, à l’Arena de CO’Met. Pas pendant une heure : pendant soixante heures.
Reste le niveau, justement. Et c’est là qu’un problème s’était installé.
Depuis trois ans, le circuit asiatique occupe la fin septembre. Tokyo, Pékin, Shanghai, avec des dotations sans commune mesure. Les meilleurs joueurs ont l’obligation de s’y inscrire. Mécaniquement, Orléans perdait les Français de premier plan qui venaient autrefois.
Un autre aurait attendu de voir la fréquentation baisser. Didier, lui, est allé voir la vice-présidente de l’ATP, venue au tournoi l’an dernier pour les vingt ans.
Je lui dis : Julia, il faut m’aider. Une salle comme ça mérite un spectacle sportif. Je voudrais changer de date, est-ce que tu aurais une date à me proposer ?
Déplacer un tournoi dans le calendrier mondial, c’est déclencher un effet domino sur tous les autres. Elle a dit qu’elle verrait. Et elle a rappelé.
La proposition : la semaine qui suit le Rolex Paris Masters, où les cinquante-six meilleurs joueurs du monde sont réunis à une heure de route d’Orléans.
ERWAN CROIXMARIE
Chef d’entreprise et partenaire
Didier est parti sur un concept très différent de ce que l’on voit ailleurs, dans d’autres sports ou dans d’autres endroits.
Ce qu’il décrit, c’est une double exigence tenue en même temps : le meilleur niveau sportif possible, et la même intransigeance sur l’accueil. Le déplacement des dates en novembre relève exactement de la même logique, aller chercher les meilleurs joueurs.
Comme partenaire, il invite des clients. Et il mesure la différence au taux de réponse.
J’ai très peu de réponses négatives. Et quand j’en ai, ce sont des clients déçus de ne pas être disponibles.
Le deuxième point qu’il met en avant n’est pas celui qu’on attend : la rigueur.
Je n’ai aucune inquiétude d’un couac. S’il y a une surprise, et il peut y en avoir dans l’organisation d’un tournoi aussi important, je sais que le correctif sera amené très vite. Alors on y va les yeux fermés.
Il souligne aussi une mixité rare, le privé et le public autour des mêmes tables, et la façon dont Didier Gérard présente les personnes entre elles, naturellement, sans faux-semblant. « On est là aussi pour rencontrer du monde. Ça se fait de façon très fluide, très élégante. »
Et un argument très concret, que tout dirigeant comprendra. C’est une semaine dense, mais connue six à huit mois à l’avance, que l’on peut bloquer dans un agenda.
Dans d’autres sports où ce sont des rencontres le vendredi ou le samedi, c’est beaucoup plus compliqué d’être là à chaque fois.

JULIE ANNE B.
Artiste peintre
Chaque année, le vainqueur du simple repart avec un tableau. Celui de cette édition est signé Julie Anne B.
Ce qu’elle a cherché à peindre n’est pas un joueur mais ce qui se passe entre lui et la salle.
Ce qui m’anime, c’est le rapport entre le joueur et le public. L’énergie du public qui le fait jouer excellemment bien. Et à la fin, la victoire, quand il la partage avec le public.
Elle a donc représenté un tennisman en joie, bras levés, devant un public traité en abstrait, peint dans le mouvement. Du figuratif et de l’abstrait mêlés, son univers. Et du rose, choisi pour ce qu’il porte : la vie en rose, l’amour, une couleur puissante.
Cette communion et cette joie entre les deux, l’énergie, la force : c’est ça que j’ai voulu représenter.
Elle assume une lecture directe, presque pop art, et elle en donne la raison.
Je voulais quelque chose d’attractif pour les jeunes. Elle est très grand public, elle est lisible, c’est une lecture directe, pour toute génération confondue. Je voulais que ça puisse parler au plus grand nombre, pour donner envie à tout le monde de venir.
Le 15 novembre, elle sera dans la salle pour assister à la finale. Avec une idée en tête : voir le vainqueur recevoir son tableau et peut-être prendre une photo avec lui.
Dans la salle, en novembre, il y aura des écoles, il y en a chaque année. Certains verront jouer, sans le savoir, des garçons dont on connaîtra le nom dans cinq ans. C’est déjà arrivé, souvent. Comme un Italien de dix-sept ans qui a joué ici en 2019 devant une salle qui ne le connaissait pas encore : Jannik Sinner.
Didier Gérard l’a recroisé à Roland-Garros, dans son hôtel. Il voulait d’abord le féliciter pour ce qu’il est devenu. Puis ils ont reparlé d’Orléans. Le joueur était certain que c’était en 2018.
Non, non, c’était en 2019. Crois-moi, je m’en souviens bien.
Reste la question qu’on finit toujours par lui poser. Si le tournoi n’avait jamais existé, qu’est-ce qui manquerait à Orléans ?
Il refuse d’y répondre.
Ce n’est pas à moi qu’il faut poser la question. Il faut la poser aux Orléanais.
CO’MET ORLÉANS OPEN, 21e ÉDITION
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