On se transforme en vivant
Marie Boyer
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Ce matin-là, Marie Boyer s’est levée, s’est préparée, a traversé le couloir de sa maison. Et puis elle est arrivée devant la porte d’entrée, impossible de l’ouvrir. Elle a essayé les autres portes, la chambre, la salle de bain, la cuisine, elles s’ouvraient toutes. Celle qui lui permettait de sortir, non. Son corps avait décidé avant elle.
« On ne se transforme pas en apprenant, on se transforme en vivant. »

Marie Boyer, psychologue, consultante et equicoach.
Marie Boyer est psychologue. Depuis ses études, elle accompagne des personnes qui souffrent, qui doutent et qui cherchent à comprendre ce qui se passe à l’intérieur de leur esprit. Ce matin de 2019, c’est son propre intérieur qui a parlé. Un matin de canicule, un arrêt maladie, un avocat, et une certitude : elle ne retournerait pas travailler. Pas comme ça et pas à ce prix.
Mais cette porte fermée, avec le recul, c’est aussi une porte qui s’ouvre. Celle d’un parcours reconstruit depuis Bourges, dans le Cher, loin des radars, entre un cabinet de psychothérapie, des chevaux et une conviction forgée à coups de « non » : On ne se transforme pas en apprenant, on se transforme en vivant.
« J’ai besoin d’un cadre assez solide et large »
L’étroitesse
Le sentiment d’être à l’étroit, Marie Boyer le connaît depuis longtemps. Depuis la fac, en fait, car sa première université était très freudienne, très scientifique. Les cours avaient un cadre et ce cadre ne se discutait pas. « Si on posait des questions qui sortaient un peu du cadre, on n’était pas forcément bien vus. Ni par les profs, ni par les élèves. » Elle voulait explorer la psychologie clinique, ce qui se passe dans une relation, ce qui n’est pas visible. On lui donnait des méthodes, elle prenait ce qu’on lui donnait, « avec parfois un peu d’ennui, et l’envie d’aller explorer à côté ou un peu plus loin ».
En dernière année, elle pose une question sur les limites du psychologue : comment savoir où s’arrêtent nos propres compétences ? Le professeur l’humilie devant la classe entière,« C’est inadmissible de poser cette question, dit-il. » Un psychologue est censé pouvoir tout faire, tout rencontrer.
« Réponse avec laquelle je ne suis toujours pas en accord aujourd’hui. » Marie Boyer sort de là avec un diplôme, une conviction et un problème. La conviction : elle ne sera jamais la « sachante », celle qui sait mieux que son patient ce qui est bon pour lui. Le problème : cette posture-là, dans le monde qu’elle s’apprête à rejoindre, dérange.
« Si je commence à ne pas être fidèle à ce que je crois être juste dès le premier poste, c’est fini pour toute ma carrière. »
Son premier poste le confirme. Elle est embauchée en EHPAD, dans un établissement qui a créé un poste pour elle après son stage. Elle y arrive avec l’enthousiasme de quelqu’un qui attendait ça depuis des années. Mais très vite, une médecin estime que la psychologue doit lui obéir. Marie dit non. Plusieurs fois même, et pas toujours avec diplomatie.
« Dans ma tête, c’était : si je commence à ne pas être fidèle à ce que je crois être juste dès le premier poste, c’est fini pour toute ma carrière. » La médecin la menace. Elle tient, mais elle est virée ! Ce licenciement aurait pu l’arrêter, bien au contraire, il l’a lancée. Pendant deux ans, elle enchaîne les remplacements, public, privé, avec des directions différentes, des façons de travailler qu’elle n’aurait jamais connues autrement.
Petit à petit Marie reprend confiance, et finit par aller frapper à la porte d’un EHPAD. Celui-ci n’avait pas de psychologue depuis un an et il n’avait même pas posé d’annonce. Deux entretiens de deux heures chacun avec le directeur, et il l’embauche. Elle y restera trois ans et demi, le poste le plus long de sa carrière. « Il m’a laissé de l’autonomie. Il m’a dit qu’il ne jugerait jamais mon travail. Des fois, il me disait que j’étais un peu idéaliste et il me recentrait. C’était chouette. »
Ce directeur est important dans le récit de Marie Boyer. Pas parce qu’il l’a protégée, mais parce qu’il l’a laissée être elle-même, il a piloté l’énergie sans changer la nature. Sous sa direction, elle met en place des choses rares, comme par exemple : refuser certaines entrées de résidents quand la personne âgée n’était pas partie prenante de la décision. « Cette liberté-là, de mettre du sens à l’entrée en établissement, je l’ai rarement connue ailleurs. »
Quand il part à la retraite, Marie tient six mois avec la nouvelle direction. Puis elle sent que le vent tourne et elle s’en va.
La légitimité conquise
En 2015, Marie Boyer ouvre son cabinet à Bourges. Elle a vingt-huit ans. Et très vite, les voix arrivent, pas celles de ses patients mais celles de ses collègues. Des psychologues, salariés pour la plupart, qui estiment qu’exercer en libéral, c’est courir après l’argent. Que si elle se lance là-dedans, c’est qu’elle n’a pas d’éthique. D’autres lui disent qu’elle est psychologue en EHPAD, pas psychothérapeute, et qu’elle n’a tout simplement pas les compétences.
L’idée d’ouvrir son cabinet la travaillait pourtant depuis 2012. Trois ans à repousser, à chaque fois que quelqu’un fronçait les sourcils, mais elle finit par y aller quand même. Un jour elle dit : « J’y vais ! »
La question de la légitimité, Marie Boyer l’a retournée dans tous les sens, et sa réponse tient en une phrase : « Ce ne sont pas les diplômes qui la construisent, c’est l’expérience, les remises en question, et les rencontres qui nous transforment. »
« Le cadre crée la liberté »
Les rencontres décisives, pour elle, ce sont ses patients. « J’ai presque envie de dire : tous mes patients. » Elle décrit l’émerveillement comme un moteur, « comme un enfant à Noël qui découvre ses cadeaux », quand quelqu’un revient et lui dit qu’il a passé un cap, que quelque chose a bougé en profondeur.
Elle raconte aussi ces patients qui l’ont poussée à explorer des territoires inconnus. L’un voulait travailler les rêves par l’approche de C.G. Jung. Un autre lui a parlé de l’EFT. « Laissez-moi un peu de temps, et je revenais le mois d’après, avec un : ok, j’ai bossé là-dessus, on va faire ça comme ça. »
L’obsession de Marie Boyer, c’est le cadre. Ça fait rire ses collègues, dit-elle, « mais ils seront complètement d’accord ». Elle est une des premières psychologues à avoir acheté le livre de droit de la psychologie. Elle a travaillé la comptabilité, la fiscalité, tout ce qui structure l’exercice. Non pas par goût de la règle, mais par besoin de savoir exactement dans quel espace elle évolue. « J’ai besoin d’un cadre assez solide et large. »
Le paradoxe, c’est qu’elle a beaucoup de mal à rester dans les cadres des autres. Mais ceux qu’elle construit, eux, tiennent. Parce qu’ils sont faits pour créer de la liberté, pas pour l’empêcher. « Le cadre crée la liberté » Marie Boyer acquiesce sans hésiter. Oui. C’est exactement ça.
Descendre dans le corps
L’hypnose, c’est le premier pas de côté, Marie Boyer s’y forme en 2016, alors qu’elle travaille encore en EHPAD. Avec cet outil, elle a l’impression que tout devient possible. Elle l’utilise en gériatrie, puis à l’hôpital privé Guillaume de Varye, à Saint-Doulchard, où elle intervient deux jours par semaine dans des services qui n’avaient jamais eu de psychologue, soins de suite et de réadaptation, et chirurgie bariatrique.
Là-bas, un jeune homme la marque. Percuté par un bus, très abîmé au niveau du bassin, il reste alité pendant deux mois. Pour préparer la remise debout, Marie décortique le mouvement de la marche avec une ergothérapeute, puis le fait voyager en hypnose, d’abord pour sortir mentalement de sa chambre, ensuite pour stimuler le cerveau en détaillant chaque geste de la marche.
« Je ne peux pas dire qu’il y a eu une relation de cause à effet directe. Je sais juste que la verticalisation après ça, elle a été plus simple. » Mais l’hypnose a une limite, et Marie la sent, « Parfois, l’hypnose n’était pas assez dans le corps, et je voulais descendre. »
Descendre, c’est le mot qu’elle utilise. Descendre à l’intérieur d’elle-même, et permettre à ses patients de faire pareil. Elle se forme au psychotraumatisme, à la communication non-violente, et aux pratiques psychocorporelles. Une conviction se cristallise :
« Je ne peux pas faire l’impasse du corps dans ma pratique. »
« Entre ce qu’on nous dit à l’école et la réalité, il y a un fossé […] »
Puis viennent les chevaux.
Marie Boyer les connaît depuis l’enfance. C’est son père qui lui a transmis cette passion. Elle a fait de la compétition, aimé la vitesse, les obstacles dans la nature à toute allure. « Ça, c’était la liberté. » Elle arrête pendant ses études, mais ça lui manque. Alors en 2018, elle reprend avec une collègue psychologue.
Elles trouvent un rituel : tous les jeudis après-midi, le centre équestre, c’est leur parenthèse. Puis un jour, elles se disent que c’est dommage de garder ça pour elles. En 2022, le projet d’équithérapie se concrétise aux Écuries Billy, à Bourges, Marie propose à certains de ses patients d’alterner une séance en cabinet et une séance avec les chevaux. L’idée : récupérer de la matière vivante pour les séances suivantes, et conscientiser ce qui s’est passé au contact de l’animal.
Ce qui se passe avec les chevaux, Marie Boyer le raconte avec une précision de clinicienne et un émerveillement intact. Une patiente opérée d’un cancer du poumon avait une mobilisation du bras très limitée, elle ne se motivait pas pour la kiné, ni pour la marche. À côté du cheval, plus de problème. « Elle a marché pendant une heure, elle a tenu le bras en l’air pour tenir le cheval pendant une heure, elle le brossait. Elle a pu exprimer qu’elle n’avait pas mal, et qu’elle ne comprenait pas pourquoi. »
Le cheval, dit Marie Boyer, sent l’intention. « Si vous voulez lui faire croire que vous êtes décidé à aller là-bas, mais que vous ne l’êtes pas vraiment, lui il vous regarde et il ne bouge pas. »
Le cheval a besoin que vous soyez clair. Que vous sachiez où vous allez. Si vous ne l’êtes pas, il ne vous suit pas. Il ne juge pas. Il attend. C’est d’une justesse que les séances en cabinet, parfois, ne permettent pas d’atteindre.
Marie Boyer ne parle pas d’alignement, un mot qu’elle trouve galvaudé. Elle parle de verticalité, d’axe. De quelque chose que les chevaux, par leur taille, leur présence et leur silence, font retrouver aux gens. « Ils ancrent et les personnes changent de posture. »

un galop en liberté
Depuis 2023, Marie Boyer ne travaille plus seulement en cabinet. Elle accompagne aussi des professionnels de la relation d’aide, psychologues, coachs et hypnothérapeutes, sur leur posture et leur cadre d’exercice, à travers un programme qu’elle appelle « Réussir son libéral ».
Et parallèlement, elle propose aussi, aux indépendants, entrepreneurs et dirigeants, un accompagnement qu’elle situe entre le consulting et le coaching : un travail sur l’écosystème professionnel, le sens, le plaisir au travail et la santé mentale.
L’equicoaching vient soutenir l’ensemble.
Ce n’est pas un cours de gestion, ni de fiscalité. C’est un travail sur la posture, les valeurs, et les limites non négociables. Comment accueillir ses clients, comment prendre soin de la relation à chaque étape, comment dire au revoir aussi, quand la relation se termine. Le cadre et la liberté, encore.
Sa conviction : des professionnels engagés peuvent réajuster leur trajectoire sans sacrifier leur santé mentale. Mieux, ils peuvent devenir inspirants et créer un nouveau paradigme où, ambition, plaisir et santé coexistent.
L’idée est née de sa propre expérience. « Quand je me suis installée, je ne me suis pas sentie soutenue, je me suis même sentie plutôt seule. Et je trouvais que c’était navrant de laisser des personnes vivre ça. »
La boucle est là : celle qui s’est battue pour sa propre légitimité aide maintenant les autres à construire la leur. Non pas en leur donnant des réponses, ce n’est pas sa posture, ça ne l’a jamais été, mais en les aidant à créer un cadre qui leur ressemble.
« Un cadre qui respecte leurs valeurs, qui respecte leurs besoins en termes relationnels et en termes de santé. C’est cet équilibre entre la liberté, l’expression de soi et la santé. »
Si elle devait, aujourd’hui, parler à un ou une jeune de quinze ans, un peu perdu dans les forums d’orientation où chacun fait la promotion de son secteur d’activité, elle lui dirait de s’écouter. De faire la différence entre ce qui vient des parents, des enseignants, et ce qui vient de lui. D’explorer plus largement, et même de se laisser la possibilité d’inventer un métier qui n’existe pas encore.
D’écouter aussi son corps, « quand tu rentres dans une école, il se passe quoi à l’intérieur de toi, quels sont tes ressentis ? » Et surtout, de se rappeler que l’on n’est pas enfermé, qu’un détour n’est pas une erreur, que la vie, c’est un jeu, et qu’on peut changer de niveau plusieurs fois.
On lui demande, en fin d’entretien, une image, un mot ou même une scène qui résumerait notre entretien sur son parcours. Marie Boyer réfléchit, puis elle dit :
« Ce qui me vient, c’est quand même un galop en liberté. »
Un cheval au galop, sans bride, sans contrainte, qui sait exactement où il va parce que personne ne lui a dit où aller !

marie boyer
Psychologue, consultante et equicoach
Tel. : 07.81.64.22.60














