C’est un métier !
Aline Mériau
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Présidente de la Chambre des Métiers et de l’Artisanat du Centre-Val de Loire depuis plus de trois ans, la Loirétaine Aline Mériau (a) fait parler ses 30 ans d’expérience dans l’entrepreneuriat et dans d’autres fonctions représentatives.
Qu’êtes-vous venue chercher à la présidence de la Chambre des Métiers du Centre-Val de Loire ?
On n’arrive pas à cette présidence par hasard : moi, cela fait 20 ans que je suis mandataire. J’ai créé une entreprise en 1998 ; j’ai ensuite adhéré à la Fédération du Bâtiment, un secteur qui représente 40% de l’artisanat. J’ai eu différents mandats sur la formation et l’accompagnement des jeunes, j’ai d’ailleurs piloté la régionalisation des CFA du bâtiment en 2012. J’avais le potentiel, je crois, pour conduire la régionalisation des Chambres des Métiers.
Quelle était votre ligne directrice, en arrivant en 2021 ?
Valoriser les métiers et l’excellence à travers les concours ; travailler encore plus avec les MOF, en les faisant rentrer dans nos CFA. Et puis toujours accompagner la création d’entreprise en faisant du lobbying sur le statut de la micro-entreprise, dont l’exercice doit être limité dans le temps pour une activité principale. Enfin, il fallait -et il faut toujours- continuer à faire connaître les artisans sur leur territoire. Récemment, j’ai demandé au maire d’une commune du Loiret dans laquelle je me suis rendue combien d’artisans y travaillaient. Il m’a dit une dizaine, alors qu’il y en avait, en réalité, plus de 60…
Comment se porte aujourd’hui l’artisanat dans le département ?
C’est de plus en plus compliqué, car l’artisan est soumis à une augmentation de ses charges et à un contexte géopolitique qui créé beaucoup d’incertitudes. Sans parler, évidemment, de la situation politique nationale, qui empêche toute visibilité. Mais il y a toujours cette envie de faire, dont la conséquence est que de plus en plus de chefs d’entreprise ne se payent pas pour payer leurs salariés, ce sur quoi je les mets en garde. D’ailleurs, la Chambre des Métiers est aussi là pour former et accompagner les dirigeants dans les moments de détresse.
Mais la Chambre des Métiers est-elle assez connue des artisans qu’elle représente ?
Pas encore assez, je vous l’accorde, mais cela vaut pour toutes les chambres consulaires. Pourtant, je dis aux artisans que nous sommes leurs relais. Nous faisons beaucoup de choses que, malheureusement,nous ne savons pas bien dire. J’ai donc développé notre communication sur les réseaux sociaux et, cette année, notre site Internet sera remis à plat.
Il y a beaucoup de choses à faire car, quand je suis arrivée, en novembre 2021, la régionalisation n’était pas du tout préparée. Elle n’avait été ni anticipée politiquement, ni techniquement en interne. Ça m’a d’ailleurs emmenée dans le mur, quelques mois plus tard.
Mais vous n’aviez pas anticipé les difficultés qui allaient naître de cette régionalisation ?
Non, pas tout, et j’en découvre d’ailleurs encore aujourd’hui. Des choses n’avaient pas été voulues par les élus, et elles n’avaient donc pas été travaillées techniquement. Mais de là à ce qu’il y ait une désorganisation aussi complète de tous les services…
Les gens n’étaient pas à leur place. La CMA est aujourd’hui un navire de 650 personnes qui ne se pilote pas comme une barque. Au bout de trois ans, on aperçoit le bout du tunnel, je vois déjà le travail qui a été réalisé pour avoir quelque chose de cohérent.
Dans un proche avenir, quels chantiers allez-vous impulser ?
Continuer à investir dans nos outils de formation, les quatre CFA que nous avons en gestion directe, et les deux en cogestion avec la CCI. Nous devons encore plus développer l’apprentissage, avec de nouvelles modalités dans l’organisation du temps des apprentis. Il nous faut aussi innover sur le plan pédagogique, en testant la réalité virtuelle et les outils numériques pour mieux faire apprendre le geste.
« Remettre la valeur « travail » au centre du village »
Va-t-on avoir de plus en plus besoins d’artisans dans les dix ans à venir ?
Oui, parce que la France, contrairement à l’Allemagne, est vraiment dans la culture du très proche. Depuis le Covid, la création d’entreprises est exponentielle, environ 5% tous les ans, mais seulement 10% dépassent les cinq ans. Il faut donc qu’on soit innovant et qu’on travaille sur des modules de formation plus courts et plus transverses. Il faut pouvoir découper un diplôme en blocs de compétences, lesquels peuvent découler sur plein de métiers possibles.
Le but, c’est donc de ne plus former à un métier, mais à un éventail de possibilités ?
Oui. Je pense par exemple à la compétence de la « précision » : elle est utile à un boucher, mais elle l’est aussi dans l’industrie quand vous faites un cordon de soudure. On va être obligé de s’adapter, parce que la génération d’aujourd’hui, elle zappe. Cela doit nous faire réfléchir différemment. On a de plus en plus personnes qui vont créer leur propre job, les gens veulent être indépendants, un peu freelance. Attention cependant à ne pas tomber dans le « tâcheronnage ».

REPÈRES / A.MÉRIAU
1968
Naissance à Orléans
1998
Création de son entreprise, Élicaum
2011
Devient présidente de la Fédération
Française du Bâtiment du Loiret
2021
Élue présidente de la Chambre des Métiers
et de l’Artisanat du Centre-Val de Loire
Cas pratique : qu’est-ce que vous diriez aujourd’hui à un jeune de 14-15 ans sans idée précise sur son avenir pour le convaincre d’être boucher-charcutier, par exemple ?
Viens passer une journée dans un de nos CFA, viens tester, tu ne seras peut-être pas boucher, mais comme tu auras aussi vu le laboratoire de boulangerie, tu te diras que ça peut être chouette de travailler de la farine, ou encore un moteur de voiture.
Parlons de vous : comment avez-vous commencé votre carrière de dirigeante ?
Dans l’entreprise d’électricité de mes parents, que nous avons décidé de vendre pour créer ma propre boîte, avec un associé qui est toujours le même aujourd’hui. L’entreprise familiale était plus grande, avec plus de salariés, et mon père se dirigeait vers la politique, conseiller général et maire (de Fay-aux-Loges). Moi, je n’étais pas en capacité de reprendre la boutique. Alors on a vendu, et je suis parti avec un conducteur de travaux, mon père en l’occurence, pour créer l’entreprise, Elicaum, le jour de mes 30 ans.
Il y avait quand même une volonté de perpétuer l’héritage familial ?
Non, je voulais faire ma propre expérience. On était en 98 et avec les débuts de l’informatique, je disais à mon associé : « je ne vais pas être ta bonniche à te taper les devis ! » Il fallait reprendre les codes que j’avais appris dans l’entreprise de mon père, qui était beaucoup plus structurée. Alors je suis allé voir la Fédération du Bâtiment du Loiret pour lui demander comment elle pouvait m’aider. Et c’est là que j’ai mis le petit doigt dans l’engrenage… Je suis devenue administratrice du CFA des Métiers du Bâtiment du Loiret, puis présidente, en 2011. J’ai eu l’idée folle des Olympiades des Métiers en 2002 : tout le monde pensait que ça se casserait la gueule, mais ça a marché.
J’ai alors prouvé que je pouvais mener un projet à bien. J’ai ensuite pu avoir des responsabilités au niveau national, avec des mandats sur le numérique, l’apprentissage, les femmes du bâtiment…
« Chez moi, le doute ne dure pas longtemps, je rebondis très vite »
Justement, cela a été « facile », pour vous, de vous inscrire dans ce milieu du bâtiment plutôt masculin ?
Oui, parce que gamine, mon père me traînait partout. J’étais déjà identifiée comme « la fille de Daniel », il m’a ouvert toutes les portes et moi j’adorais être dans toutes les réunions économiques avec lui. Après, il fallait faire ses preuves, être accepté des messieurs, savoir discuter avec eux. Mais j’ai pris le pli, je dirais, naturellement.
Quel souvenir gardez-vous de la période Covid, pénible pour le bâtiment ?
Un grand moment de lobbying et d’incertitude. Le Préfet me disait : « mettez les gars au boulot », et moi je lui répondais : « pas tant qu’on aura pas de masques ». Bref, c’était une bataille téléphonique quotidienne, il fallait protéger les salariés. À titre personnel, ce n’était pas évident, parce qu’au moment où je vous parle, je suis toujours en Covid long ; je n’ai toujours pas retrouvé le goût et l’odorat. J’ai été arrêtée plusieurs mois, alors que je suis hyperactive. Mais à aucun moment je n’ai sombré, ma capacité de rebond et ma force mentale m’ont servie. De mon père, j’ai pris les bons gènes…
Quel est votre moteur, aujourd’hui ?
Fédérer l’artisanat, montrer à la jeunesse qu’on peut s’épanouir en travaillant ; bref, remettre la valeur « travail » au centre du village. Je suis aussi la seule femme présidente de Chambre des Métiers en France, cela peut servir d’exemple. Aujourd’hui, il n’y a que 25% des créateurs d’entreprise en France qui sont des créatrices, alors je dis aux femmes qu’elles peuvent se mettre à leur compte, malgré les barrages qu’elles se construisent elles-mêmes. Moi, plusieurs personnes m’ont dit : « Aline, tu es mon modèle ». C’est satisfaisant de penser que j’ai mis le pied à l’étrier à des gens qui ont cru que ce serait possible.
Aujourd’hui, vous êtes là où vous souhaitiez être ?
Oui.
Avez-vous cependant douté, au cours de votre carrière ?
Plein de fois ; le doute est humain, mais la qualité du chef d’entreprise, c’est sa capacité à rebondir et à faire autrement ; ça permet de se repositionner et d’en sortir finalement grandi. Après, chez moi, le doute ne dure pas longtemps : je rebondis très vite.
Vous considérez-vous comme une femme « puissante » ?
Oui, dans le sens où ma capacité de rebond me permet de faire face aux difficultés. J’ai su m’entourer, aussi. Aujourd’hui, j’ai un carnet d’adresses monumental, je sais à quelle porte taper pour m’accompagner. Du coup, les moments de détresse, quand il y en a, ne durent pas longtemps.
Vous imaginez un prochain engagement politique ?
La Chambre des Métiers, c’est déjà un engagement politique professionnel. Pour le reste, on verra ce que l’avenir nous réserve…
Par Benjamin Vasset





