Une entreprise, un chemin
ALL Circuits
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Sans le savoir, il est fort probable que depuis le début de votre journée, vous ayez déjà utilisé les produits fabriqués dans la rutilante usine ALL Circuits de Meung-sur-Loire.
Le Loiret a en effet la chance d’héberger l’entreprise française numéro un des cartes électroniques contenues dans nos véhicules électriques. Pourtant, en 2009, elle ne valait guère plus que l’euro symbolique. Avant que Bruno Racault et son équipe ne s’emparent de son destin…
LES CARTES EN MAINS
« Tout ce qui ne nous rapproche pas de notre but nous en éloigne »
sauver 400 emplois
Le bip d’ouverture des portes, le contrôle de la batterie, les freins automatiques… Nos voitures sont désormais bourrées d’électronique, parfois au grand dam des garagistes qui préféreraient plonger la tête sous le capot plutôt que de brancher la valise. Pour autant, Bruno Racault, 62 ans, électronicien de formation, ne jure que par l’humain pour faire tourner son entreprise. L’homme a commencé sa carrière dans des entreprises américaines, avant de s’installer outre-Atlantique pour faire du design et surtout apprendre l’anglais, partant du constat que pour évoluer dans ce milieu, mieux valait parler la langue de Shakespeare. À son retour en France, il travaille pour Motorola, l’un des grands noms de l’époque, puis dans la sous-traitance électronique à Bordeaux, avant de rejoindre l’usine Valéo de Meung-sur-Loire, qui réunit ses deux passions : l’électronique et les voitures. Ironie du sort, six mois plus tard, Valéo vend l’usine à Jabil, le concurrent de l’entreprise que Bruno Racault vient de quitter…
Business oblige, Jabil utilise les forces techniques du site pour créer des entités en Chine et en Hongrie, délaissant peu à peu la production tricolore. Le chiffre d’affaires baisse progressivement, et après la crise financière de 2008, les pertes s’accumulent. Depuis le début des années 2000, l’industrie française assiste avec désespoir à sa propre hémorragie, la production se déplaçant là où la main-d’œuvre ne vaut pas (encore) grand-chose. Bientôt, l’usine est à vendre, et les dirigeants demandent à Bruno Racault de les aider dans l’opération. La pilule est dure à avaler, mais ce dernier, sentant le vent tourner, avait déjà constitué un groupe de réflexion avec quelques collègues pour racheter l’entreprise.
« À l’époque, je n’avais pas les manettes, je n’avais pas de formation financière, et lorsqu’ils sont venus me proposer de racheter, j’ai dit : « ok, mais avec mon équipe ». Nous avons dû alors pitcher comme une start-up… » L’opération proposée est en effet conduite par un fond de retournement américain, qui échange le risque de licenciement de 400 personnes contre… un euro. Au nouveau patron de repartir à zéro et de conserver les emplois.
coyotte apprivoisé
L’équipe se retrousse les manches, soutenue par la BPI. « En France, on ne prête qu’aux riches. À l’époque, nous n’avions pas un sou, et je suis reconnaissant à la BPI qui a fait un travail remarquable », admet Bruno Racault. La direction parie sur l’automatisation et la qualité pour tirer son épingle du jeu. À tel point qu’aujourd’hui, sur un million de pièces produites, ALL Circuits ne comptabilise que… deux retours, un chiffre quasi-inimaginable dans ce secteur. Pour autant, le pari n’était pas gagné d’avance : deux ans après avoir retrouvé des clients et réalimenté les lignes de production, ALL Circuits est très loin dans le classement français. Se pose alors la question de racheter d’autres usines pour décupler la force d’achat des composants électroniques et, par conséquent, faire baisser les prix.
Forts de leur expérience passée, Bruno Racault et sa garde rapprochée cherchent à acheter d’autres usines à l’euro symbolique. C’est ainsi que Bayonne, désormais fabricant du célèbre Coyote, et Ben Arous, en Tunisie, appartenant à Sagemcom, entrent dans leur giron. Cinq ans plus tard, le groupe est à nouveau profitable.
“ Ma joie est d’avoir sauvé des emplois et d’être un des porte-flambeaux de l’électronique en France. ”

carte blanche
Mais l’aventure ne s’arrête pas là. Le fameux fonds de retournement peut désormais revendre à bon prix. Pas question pour Bruno Racault et ses fidèles de laisser filer tous leurs efforts entre n’importe quelles mains. Parmi ses clients, un repreeur luxembourgeois se porte candidat et ALL Circuits va ainsi « s’autorevendre ». Sauf que derrière le Luxembourg, il y a en réalité l’État chinois. Autant les Américains veulent des résultats rapides, autant les Chinois sont des actionnaires plutôt dormants, avec une vision à plusieurs décennies. Pendant dix ans, Bruno Racault n’a jamais vraiment su qui était son patron. Tous les émissaires qui se présentent ne parlent ni français ni anglais, mais lui laissent carte blanche. Durant cette période, un autre site au Mexique et un bureau d’études à Angers rejoignent le groupe, portant aujourd’hui le nombre de salariés à 2 000 et le chiffre d’affaires à 410 M€, contre 60 au moment du retournement.
Bruno Racault aura pourtant cherché à redevenir français, mais 75% du chiffre d’affaires étant réalisé dans l’automobile, aucun investisseur francophone n’a souhaité s’y risquer. « Pourtant, ce secteur est pour nous l’eldorado, puisque dans la voiture électrique, nous remplaçons une pièce de métal par une carte électronique », s’étonne le dirigeant. Le fait est que pour une mise de départ assez lourde, le retour sur investissement dans l’industrie est une histoire de temps long…
at all
Finalement, en ce printemps 2025, ce sont les Hongkongais qui sont devenus actionnaires et vont permettre de réaliser l’objectif de croissance, avec l’implantation d’une usine… en Chine ! On se pose alors la question du rêve poursuivi par Bruno Racault : refaire de l’électronique en France. Alors, pourquoi s’implanter si loin ? La réponse est à la hauteur des enjeux mondiaux. Les phares de voiture fabriqués par Valéo, par exemple, sont les mêmes que ceux conçus pour General Motors aux USA, Stellantis en Europe ou des marques en Chine. Pour répondre à des appels d’offres à plusieurs millions de pièces, il faut pouvoir produire sur les trois continents.
Donc, pour fournir du travail à ses quatre sites français, ALL Circuits est obligé d’avoir des sites parallèles. À leur échelle, les clients veulent acheter « localement », notamment pour des questions de stockage et de rapidité d’approvisionnement.
records
Vient à ce stade la question du comment. Comment ALL Circuits est-elle parvenue à se hisser sur la première marche du podium dans l’Hexagone, et à damer le pion aux Chinois dans cette catégorie ? « Nous avons parié sur l’automatisation et la vitesse d’exécution, répond le président. Nous sommes capables de fabriquer en trente secondes ce que les Chinois vont faire en quinze minutes et, malgré les différences de salaires, qui sont aujourd’hui de 1 à 5, nos prix sont seulement de 2 à 3 % plus cher. Et puis, il y a la qualité…». Un process que nous vérifions sur pièces. D’un pas énergique et solide, Bruno Racault, ancien champion de France de squash en équipe corpo, nous entraîne vers ses lignes de production flambant neuves. Un univers impressionnant que le patron connaît sur le bout des doigts. Les machines et robots ultrasophistiqués crachent en effet en un temps record des cartes électroniques de toutes sortes, composées parfois de composants n’excédant pas un millimètre carré, sous l’œil des conducteurs de ligne maîtrisant parfaitement leurs sujets, le tout dans un univers de propreté remarquable.
Ici, poussière et électricité statique sont totalement bannies. Avant de quitter son bureau, Bruno Racault, passionné d’automobile, nous fait passer un test. Une dizaine de bouchons de radiateurs, présentés comme des œuvres d’art, ornent une longue étagère. Si nous reconnaissons les ailes de la Rolls, le bouchon Citroën et Renault, nous séchons sur les Bugatti, Delâge, Indians, Peace-Arrow, Hispano-Suiza… Des véhicules de prestige, héritage déjà lointain d’une page de l’histoire automobile qu’un groupe comme ALL Circuits referme désormais progressivement…
Par Laurence Boléat
3 questions à…

Bruno Racault
Président de All Circuits
QUELS SONT VOS CRITÈRES POUR VOUS ENTOURER ?
Le secret, c’est d’avoir une équipe complémentaire autour de soi.
C’est difficile de recruter et je ne suis pas parfait dans cet exercice.
J’aime bien les sportifs, parce qu’ils passent leurs nerfs sur leur passion et non sur les clients ou les employés. Je crois beaucoup à l’esprit d’équipe, à la
camaraderie et à l’entraide. Les sportifs possèdent aussi le goût de la compétition et de l’effort.
Je n’aime pas l’ascenseur social, j’aime l’escalier social. Mais je laisse aussi le droit à l’erreur, sinon les gens ne prennent plus de risques. Ils doivent autoapprendre, pour ne pas faire deux fois la même erreur.
COMMENT VIVEZ-VOUS VOS RESPONSABILITÉS ?
Il faut prendre du plaisir. Physiquement, c’est dur : les voyages, les discours dans une langue étrangère devant des centaines de personnes… Une de mes craintes serait de perdre la flamme. Ma joie est d’avoir remonté cette usine avec mon équipe, sauvé et créé des emplois, et être un des porte-flambeaux de l’électronique en France. J’essaye d’aller au bout de cette mission, en bon Français un peu chauvin. Ce n’est pas pour rien que le coq est notre emblème. Mais la crainte existe : nous avons deux ou trois sérieux concurrents qui sont en train de disparaître. Il ne faudrait pas qu’il nous arrive la même chose.
QUELLE EST VOTRE DEVISE ?
« Tout ce qui ne nous rapproche pas de notre but ultime – sauver nos emplois et développer l’entreprise – nous en éloigne ». Si nous baissons la garde, nous serons rattrapés par tout le monde.





