DOSSIER
(Quand) Faut-il changer d’entreprise ?
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Selon une enquête de l’Insee rendue publique à l’été dernier, 18,3% des salariés du secteur privé avaient quitté leur employeur en 2023. La quête d’un bond salarial est-elle, comme on l’entend, la principale cause de changement ? Manque de reconnaissance ou de perspectives, besoin ou envie de se remettre en question… Plusieurs facteurs rentrent en ligne de compte. Alors, quand sait-on que le moment est venu d’aller voir ailleurs ?
« L’entreprise, c’est comme le couple :
au bout de dix ans, la passion n’est plus forcément la même…»
Qu’est-ce qui nous pousse à aller voir ailleurs ? L’envie de se sentir à nouveau désiré ? La volonté de renouer avec ses rêves de jeunesse ? La promesse de conditions de vie meilleures, comparé à ce quotidien qui ne nous convient plus ? Ces quelques lignes de prolégomènes ne sont pas le résumé du dernier roman à l’eau de rose de Marc Lévy, mais bien un résumé, très succinct, des questionnements qui taraudent nos consciences d’hommes et de femmes occidentales quand sonne l’heure du choix professionnel. Dois-je quitter mon entreprise, et quels sont les signes tangibles qui m’indiquent que le moment est venu ? À certains égards, cette décision révèle des mêmes enjeux que lorsqu’il s’agit de mettre fin à une relation amoureuse. « Le travail, c’est comme le couple : au bout de dix ans, la passion n’est pas la même », énonce d’ailleurs Gilles Bourgoin, consultant associé et co-gérant du cabinet Ad Arborem à Orléans, spécialisé dans la formation, compétence. Cela signifie-t il qu’il faut obligatoirement aller ré-attiser notre flamme à d’autres feux ? « Pas forcément. L’interrogation majeure n’est-elle pas plutôt de savoir s’il faut aller au travail pour chercher le bonheur ? »
pas tous égaux
Cette question qui nous semble fondamentale aujourd’hui -travailler pour vivre ou bien vivre pour travailler- l’homo occidentalus a assez évolué en ce début de siècle pour avoir la chance de se la poser. « En Afrique par exemple, on a d’autres questionnements quotidiens, comme trouver de quoi se nourrir, illustre justement Delphine Santini, dirigeante du cabinet Andiamo, à Orléans, et ex- perte en transformation RH. Dans certains pays du monde, la question de l’épanouissement au travail passe quand même assez loin après. » Dans le même ordre d’idées, se demander si l’herbe n’est pas plus verte ailleurs phagocytait sans doute moins l’esprit des générations précédentes. « Auparavant, le travail était sans doute moins une fin qu’un moyen », convient Gilles Bourgoin, pour qui l’importance des réseaux sociaux et les logiques de comparaison qu’ils induisent dans notre cerveau ont favorisé l’imprégnation de ces questions, qui s’avèrent également plus ancrées au sein des catégories socio-professionnelles supérieures.
Gilles Bourgoin livre d’ailleurs une donnée éclairante sur l’origine professionnelle des personnes qu’il reçoit au cabinet Ad Arborem pour réaliser des bilans de compétence. « Sur 100, 95 sont des cadres ou des agents de maîtrise. Il y a très peu d’ouvriers ou, s’ils viennent nous voir, c’est envoyés par leurs employeurs, et afin de répondre à une inaptitude. L’entreprise cherche alors à savoir à quel poste ils pourraient se reconvertir. »

crise de foi
Les velléités de changement d’entreprise et/ou de métier titilleraient enfin plus souvent le cortex lorsqu’on atteint un certain âge. Ces questions se poseraient en général autour de la quarantaine, voire de la cinquantaine, des passages vécus comme un changement de cycle, une étape à ne pas rater, qui porte en elle une certaine crainte du futur et la peur que, dans ce temps qui reste à vivre, on puisse passer à côté de quelque chose. « La majorité des gens qui poussent la porte de notre cabinet sont souvent des quadras, confirme Gilles Bourgoin. Très clairement, la décennie des 40-50 ans est la plus stressée. Les responsabilités professionnelles deviennent plus fortes et la vie personnelle évolue. De façon générale, c’est un âge où de nombreux bouleversements, notamment physiques, arrivent ; on récupère par exemple un peu moins vite. Or, à cette période, on commence à se mettre une pression de dingue sur la deuxième partie de leur carrière, car l’injonction qui nous vient du boulot et au boulot est d’être encore plus performant.»
La bougeotte professionnelle serait donc un symptôme de nos sociétés occidentales post-années 2000, post-révolution numérique… Et post-Covid ? À l’été 2024, l’Insee a publié une enquête sur les conséquences de cet épisode majeur sur le marché du travail. Il en ressor- tait alors que « les salariés du privé avaient été plus nombreux à quitter leur entreprise en 2022 qu’avant la crise sanitaire, pendant laquelle ils ont fait preuve d’une plus grande stabilité. » Et l’organisme de livrer des données éclairantes pour confronter monde d’avant et monde d’après. Ainsi, 83% des salariés du privé interrogés en 2018 n’avaient pas changé entreprise un an plus tard ; en 2021, ils n’étaient plus « que » 81,2% dans ce cas, soit un différentiel de 1,8 point. Pas révolutionnaire, mais pas négligeable non plus. On attendra les résultats d’une enquête équivalente pour savoir si cette tendance se sera accélérée dans la deuxième moitié des années 2020, marquée par une forte instabilité (géo)-politique et économique, où chaque jour qui passe paraît plus incertain que le précédent.
c’est jeune et ça change tout ?
Les nouvelles générations, qu’on dit plus enclines à voguer d’entreprises en entreprises pour « se faire une expérience », auront-elles elles aussi cédé à la tentation du butinage, profitant d’un marché du travail qui, de l’avis de tous, s’est peu à peu renversé ? « J’ai chez moi un salarié d’une vingtaine d’années dont je sais, parce qu’il me l’a dit, qu’il restera 15 ans dans la société, nuance Delphine Santini. Il y a encore une admiration pour la stabilité. » « J’observe que chez les jeunes, il y a au départ beaucoup d’idéalisme, avec l’idée de dire que « le CDI, c’est la prison », ajoute Gilles Bourgoin.
Et puis ils se rendent compte qu’au vu du contexte économique actuel, se mettre un peu à l’abri en privilégiant la réalité matérielle, ce n’est pas forcément un mauvais calcul. » La « réalité matérielle » serait l’un des principaux facteurs de décision lorsque l’envie de changement vient taper à la porte. Ainsi, 26% des sondés (enquête de l’Insee) expliquent qu’« augmenter ses revenus » et « améliorer ses conditions de travail » sont les deux grandes motivations qui entrent en ligne de compte lorsque l’on change d’entreprise.
Ces deux ressorts arrivent très loin devant le besoin de « changer de métier, de secteur ou d’employeur » (14%), ou le souhait de « trouver un emploi plus intéressant » (13%). Troquer d’employeur est-il réellement la promesse d’un vrai bond financier ? Une revalorisation de 15 à 20% est fréquemment avancée, dans l’imaginaire collectif, pour corroborer cette version. Or, cette croyance a été battue en brèche par cette même enquête de l’Insee, laquelle affirme que les salariés qui étaient restés dans la même entreprise d’une année sur l’autre avaient vu leurs revenus augmenter en moyenne de 5,7%, contre une hausse de 2,9% pour ceux qui avaient vogué vers d’autres horizons. Par ailleurs, la considération financière est souvent à mettre en relation avec la question du statut social. « J’appelle ça la pression de l’ego, résume Gilles Bourgoin. Sur le plan social, vous conviendrez qu’il n’est pas facile de quitter un poste de responsable financier pour devenir fleuriste. »

« De façon générale, on se met une pression de dingue sur notre deuxième partie de carrière »
« Un mal-être profond ? »
Que cela signifie-t-il ? Au diable la vocation, pourvu qu’on ait du pognon ? « Le système de formation à la française favorise le téléguidage, pointe Delphine Santini. Dans notre pays, on passe des diplômes trop tôt, on n’aide pas les jeunes à s’émanciper. » Gagne ta vie d’abord, et tu rêveras plus tard ? « Beaucoup de gens cèdent encore à une certaine forme de pression sociale et financière au moment de rentrer dans les études et dans le monde du travail », poursuit l’experte. Est-ce d’avoir tu la parole qui s’exprimait gamin qui enclenche plus tard, au moment de la quarantaine ou de la cinquantaine, certaines décisions fondamentales, comme celle de changer d’entreprise ou de métier ? Ce type de récit de vie -« il/elle a (re)trouvé un métier-passion »- fait florès dans les médias, faisant se pâmer d’envie et/ou de frustration celles et ceux qui les lisent et qui traversent des jours sombres sur le plan professionnel. « En général, l’envie de quitter son entreprise survient lorsqu’un mal-être profond persiste pendant au moins six mois. Je ne parle pas seulement du burn-out, mais de la sensation d’ennui qui se répète et qui fait qu’on n’a plus envie d’aller au travail le matin. Attention, pas une fois de temps en temps, mais sur une séquence qui se répète pendant plusieurs semaines. »

quelles perspectives ?
Quand ce « mal-être » s’immisce dans les cœurs et les esprits, à quoi est-il plus spécifiquement dû ? « Je constate deux types de situation, complète Gilles Bourgoin. Il peut soit y avoir un vrai élément déclencheur et tangible, par exemple la remise en cause par un employeur du télétravail, qui est un véritable acquis pour les salariés depuis le Covid, ou encore un entretien annuel qui ne s’est pas bien passé, au bout duquel on s’aperçoit qu’il n’y a plus de perspectives d’évolution. L’autre situation qui se présente, c’est quand le salarié ressent quelque chose qui ressemble à un poison insidieux, quand il n’est plus en phase avec les valeurs de la société et qu’il observe une dégradation de son équilibre de vie pro/perso, etc. »
valeurs et reconnaissance
« J’ai commencé à penser à partir quand on ne me disait plus merci. » Nicolas, 51 ans, cadre dirigeant dans un grand groupe français, a définitivement quitté l’été dernier son entreprise, après près de 20 ans de bons et loyaux services, cabossé par la dernière partie de son aventure, qui l’a mis sur le flanc pendant plusieurs mois. « Tu ne penses pas forcément à changer de boîte quand on te remercie, reprend-il, qu’on te fait te sentir utile, que tu es autonome et que, il ne faut pas se le cacher, la considération financière est là. À l’inverse, tu commences à te poser des questions quand, à l’intérieur de la société, les choses bougent et te plaisent moins, que tu deviens un responsable sans moyens, que les décisions commencent à être prises à ta place. Quand l’entreprise grossit et qu’elle devient de plus en plus procédurière, et quand, pour une personne qui « bosse », il y a une personne qui contrôle. Je pense qu’on change aussi quand on sent qu’il n’y a plus rien à découvrir, quand on se sent maltraité mais également, il faut le dire, quand les objectifs de vie ont changé. » « Les questions autour de la reconnaissance sont clairement un facteur de démotivation, embraye Delphine Santini. De même, c’est lorsque les valeurs d’une entreprise tanguent qu’on constate aussi des vagues de départ. »
Des départs dont les raisons se mélangent aussi à des propositions venues de l’extérieur, car dans le travail encore plus qu’en amour, on part rarement pour personne, ou pour rien. D’autres, comme Nicolas, font le choix de partir parce qu’ils n’en peuvent plus, parce que les premiers symptômes du burn-out ont commencé à poindre, et qu’il n’y a finalement pas d’autre solution que de partir. « Je ne me suis jamais dit que j’avais fait le mauvais choix, explique ce cadre. Pourtant, j’aurais pu rester, on ne m’aurait pas viré. Mais il fallait arrêter. Alors oui, aujourd’hui, j’ai plus de 50 ans, je sais que ce sera plus compliqué de se recaser, mais j’ai fait une croix sur la possibilité d’obtenir le même salaire qu’auparavant. Parce que je n’ai pas, non plus, envie d’avoir les mêmes responsabilités et d’être dérangé à 21h pour le travail. Bref, j’ai envie d’avoir la paix, et d’être en paix. »
En conclusion, que faut-il conseiller aux salariés qui commencent à se poser des questions ? Suivez votre instinct… Oui mais lequel ? Celui qui nous renvoie vers la sédentarité, ou celui qui satisferait à notre part de nomadisme ? « C’est difficile de répondre à cette question, les cycles sont tellement individuels ! », refuse de trancher Delphine Santini qui, pour cerner les sources profondes de motivation et/ou de démotivation, collabore avec un psychologue du travail quand elle reçoit une personne pour un bilan de compétences. « En tout cas, répondre à cette question du changement ou de la stabilité demande une vraie démarche d’introspection », poursuit Delphine Santini.
Une démarche qui permettra de discerner ce qui est essentiel de ce qui l’est moins.
au fond, l’introspection
« 50 % des gens qui font un bilan de compétences changent effectivement de direction après l’avoir terminé, relève Gilles Bourgoin. Et dans l’autre moitié qui ne change pas, cela permet quand même de mettre en mouvement quelque chose, dans la façon de concevoir son métier ou son poste, de se rendre compte, aussi, que la situation dans laquelle on était professionnellement nous convenait finalement. Mais de façon générale, et même s’il arrive que dans certains cas, la mariée ne soit pas aussi belle qu’ils l’avaient envisagé, très peu de gens qui changent m’ont confié, après coup, avoir fait une boulette. Pour beaucoup, le switch se fait rapidement. »
Et cet expert de terminer par ce conseil simple comme bonjour, moins compliquée à démarrer qu’une lettre de démission : « la première chose que je dis à des gens qui pensent/veulent changer, c’est : « va voir ton patron ou ton DRH pour discuter de ton avenir ». Ils te diront s’ils pensent pouvoir te construire un truc par rapport à ce que tu leur dis. » Avant de changer, le mieux est encore de parler du changement.
Maintenant.
Par Benjamin Vasset et Laurence Boléat




