À QUOI SE MESURE
LA RÉUSSITE ?
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« Lui, il a réussi ». Voilà une phrase qui revient régulièrement pour qualifier le parcours d’un ou d’une entrepreneure. Mais quelle échelle de valeur(s) se cache derrière ce jugement ?
La « réussite » peut-elle se mesurer ?
À partir de quand, de quoi, un dirigeant se dit-il lui-même qu’il a « réussi » ? Plusieurs chef(fe)s d’entreprise aux parcours variés ont tenté, avec nous, d’expliciter ce terme qui révèle, au fond, la quête intime de chacun.
Par Benjamin Vasset et Laurence Boléat
Mais à quoi se mesure, au fond, la « réussite » ?
Y a-t-il une unité mathématique ou une échelle de valeur qui la définirait ?
Pourquoi créé-t-on son entreprise ? À quoi servent finalement ces nuits sans sommeil, ces années de travail acharné ? « Quand on y arrive, c’est une sorte d’épanouissement. C’est une expérience de vie exceptionnelle. À l’intérieur, ça bouillonne. On se sent vivant. » Tels sont les mots de Jacques Martinet, créateur, avec son épouse, de l’enseigne Caréfil, à Olivet.
« Quand on y arrive, c’est une sorte d’épanouissement. C’est une expérience de vie exceptionnelle. À l’intérieur, ça bouillonne. On se sent vivant. »
– Jacques Martinet
SIGNES EXTÉRIEURS
Le parcours de l’actuel président de la Chambre de Commerce et de l’Industrie du Centre-Val de Loire est, de l’aveu de beaucoup, un bel exemple de « réussite ». Mais l’intéressé le formalise-t-il ainsi ?
« Je ne crois pas qu’on se le dise un jour. Peut-être un peu, quand on arrive à la retraite. Ma femme me dit parfois qu’on a « fait le job »… »
Par humilité ou convention sociale, il est rare de croiser des interlocuteurs qui se targuent en public d’avoir « réussi ».
La réussite ne se clame pas, elle se laisse dire, et apprécier par les autres. Qui la commenteront au cours d’une conversation, dans une forme de compliment, d’hommage, ou de consécration.
« Sa réussite ne se dit pas, elle
se laisse dire »
Mais à quoi se mesure, au fond, la « réussite » ?
Y a-t-il une unité mathématique ou une échelle de valeur qui la définirait ? Prend-elle la forme de signes extérieurs de richesse ?
Une belle voiture, une belle propriété, une belle montre, selon une formule théorisée un jour par le publicitaire Jacques Séguéla ?
Donner à voir une petite partie de son compte en banque permettrait certes de faire reconnaître par les autres des gages de sa réussite, mais ces gains, qu’on qualifiera de matériels, n’en représenteraient que sa partie émergée.
« Évidemment que l’on cherche une forme d’abondance financière », estime Nicolas Raimbault, mentor en dépassement personnel, qui apporte toute l’année ses conseils à plusieurs dirigeants, cadres et collaborateurs d’entreprises dans la région Centre-Val de Loire.
« Aujourd’hui, mon business se porte bien. Mais si je fais plus d’argent, poursuit-il, c’est dans un seul objectif : accompagner encore plus d’humains. »
« Évidemment que l’on cherche une forme d’abondance financière », – estime Nicolas Raimbault
TEMPS LONG
Comme l’explique Emmanuel Vasseneix, président du groupe LSDH, dans l’interview qu’il nous a accordée (à lire p.6-9) : « quand vous avez trois maisons, quatre bagnoles et vingt téléphones, qu’est-ce que vous faites de tout ça ? »
Une question à laquelle pourraient tenter de répondre certains sportifs de très haut niveau qui, se retrouvant d’un coup gavés de millions d’euros, achètent à tout-va des voitures de luxe mais arrivent en fin de carrière fauchés comme les blés : n’ayant pas su pérenniser leur « réussite » professionnelle, celle-ci aura été rapide, fugace, éphémère.
S’il existe une unité de mesure de la « réussite », ce serait peut-être alors le temps long. « Ce qui nous rend fier, c’est d’avoir créé notre boîte et de l’avoir transmise à notre fille », énonce ainsi Jacques Martinet.
Cela revient à dire que la « réussite » n’est pas autocentrée, elle se transmet et se partage. Avec ses clients ou ses collaborateurs, notamment. Ainsi, la « réussite » serait donc moins affaire de taille que de longueur ; en somme, elle s’imposerait dans le temps, se mesurant aussi aux nombres d’années de labeur, de litres de sueur versées et de problèmes surmontés ; elle prendrait autant le visage de la fin que du chemin emprunté.
VENIR DE LOIN
La réussite serait ainsi l’adjonction de nos objectifs, de nos valeurs, de nos racines. Sa définition serait la réponse au fameux « why ? » des RH, très en vogue aujourd’hui.
« Je ne suis pas issu d’une famille d’entrepreneurs, explique par exemple Nicolas Raimbault. Monter mon entreprise, c’était un rêve. Sans doute que j’avais en moi une motivation qui consistait à sortir de ma classe sociale. »
À Saint-Denis-en-Val, Bryan Lorphelin, jeune co-fondateur du complexe Smash Padel, reconnaît que le succès entrepreneurial rapide qu’il rencontre avec cette affaire (lire p.68-69) répond à des ressorts intimes. « Si je fais ça, c’est pour m’assurer une sécurité que je n’ai jamais eue », déclare ce jeune homme de 25 ans qui affirme avoir « la dalle » et, sans aucun doute, le feu sacré de ceux pour qui la « réussite » n’est pas une option, mais une obligation.
Les histoires d’entrepreneurs « partis de rien », nourrissant les fantasmes et suscitant d’admiration, construisent la perception communément admise de la « réussite ».
Dans l’Orléanais, un profil comme celui de Didier Burban coche ces cases : l’homme a commencé sans le sou et s’est « construit lui-même », comme on le dit dans une formule usuelle. Comprenez qu’il n’était pas un « héritier », au contraire d’enfants de bonne famille, dont on peut respecter la trajectoire, mais on ne dira jamais d’eux qu’ils ont « réussi », parce qu’étant nés sur les cimes, ils n’ont pas eu besoin de gravir des montagnes.
« Si je fais ça, c’est pour m’assurer une sécurité que je n’ai jamais eue » – Bryan Lorphelin
RÉUSSITE ET « LIBERTÉ »
La « réussite » se mesure enfin, peut-être, aux nombres de portes qu’elle contribue à ouvrir. « Je suis arrivée à un certain niveau de poste qui me permet d’agir et de faire ce que je veux, souligne Valérie Girard, directrice de l’AFPA d’Olivet. J’ai acquis à ce poste une certaine forme de liberté d’action ». Une « liberté » qui lui permet de pouvoir explorer d’autres champs que celui de sa structure professionnelle (lire p.62-63).
« La réussite, c’est la liberté », appuie ainsi Bryan Lorphelin. Ils sont d’ailleurs nombreux, ces dirigeant(e)s ou ces cadres dont la « réussite » leur a permis de prendre un peu (ou beaucoup) de recul dans leurs fonctions opérationnelles et d’investir ainsi d’autres sphères, que ce soit dans des organisations en lien avec leur secteur d’activité (responsabilité ou représentation syndicale), dans des projets différents, entrepreneuriaux ou autres.
Ils ont l’envie d’aller visiter des terres inexplorées et/ou de concrétiser leur « rêve de gosse », à l’instar de Cyril Courtin, devenu président de l’US Orléans au printemps dernier après avoir fondé, vingt ans plus tôt, un groupe leader dans les solutions RH (voir p.58-61).
On peut lire dans ces exemples et cette diversification la volonté diffuse d’étendre le domaine de sa « réussite » et de voir si les recettes qui l’ont construite peuvent s’appliquer à d’autres champs.
En fin de compte, la réussite ne se suffit peut-être jamais à elle-même. Elle est une quête sans fin.
RÉUSSIR DANS L’ADVERSITÉ
En 2021, Bouchra Mouedden a créé à Montargis Jolie Cuisine, sa propre enseigne de conception de cuisine. Elle nourrissait ce rêve depuis longtemps, mais tout n’a pas été simple (loin de là) lorsqu’elle s’est lancée. Subitement, elle est en effet passée de collaboratrice à concurrente, voire adversaire, s’installant dans un territoire où elle avait déjà un réseau, une clientèle, une réputation. « Il fallait me discréditer, raconte-t-elle sobrement. J’ai la chance d’avoir été sportive et donc d’avoir un état d’esprit combatif. Quand on vous met des bâtons dans les roues, que l’on vous fait mal, cela vous booste. Et je crois foncièrement que c’est dans l’épreuve que l’on atteint son plus haut potentiel. » Si son concept originel n’a pas dévié – « de la conception de cuisine
artisanale, familiale, totalement unique, plus personnalisée que commerciale » – Bouchra Mouedden a adapté sa stratégie de développement en étant indépendante, un tournant qui lui a permis, l’an dernier, de « doubler son chiffre d’affaires ». Mais « l’argent, dit-elle, n’est pas une fin en soi. Si votre objectif, c’est uniquement l’appât du gain, vous allez faire des erreurs. Moi, ce qui m’a motivé à créer mon entreprise, c’est de laisser une trace. » Et parce qu’exister dans un milieu plutôt masculin, cela avait du sens pour elle. De là à devenir un modèle de réussite ? « Non, ma réussite, je la mesure dans la satisfaction de mes clients, dans mon professionnalisme, dans les yeux de mes collaboratrices, que j’appelle « mes filles ».
Et la plus belle réussite qui pourrait m’arriver, c’est que l’une d’entre elles me dise un jour : je vais ouvrir mon magasin Jolie Cuisine. » Pas tout de suite on l’imagine, mais l’idée est là : la réussite, c’est d’inspirer.

« La vulnérabilité est une force »,
– Nicolas Raimbault
ÉCHOUER, C’EST RÉUSSIR ?
C’est une formule souvent entendue : pour connaîtra la réussite avoir connu, au préalable, le goût amer de l’échec. « Cela dépend de quel échec on parle… », préfère nuancer Jacques Martinet, président de la CCI Centre-Val de Loire. Pour Nicolas Raimbault, qui a connu une liquidation judiciaire et n’hésite pas à en faire mention, « cette expérience m’a appris une chose : savoir exactement avec qui on s’associe… »
À l’automne 2024, l’Orléanaise Mélanie Slufcik a écrit sur LinkedIn un post qui a fait forte impression. Elle y parlait de la fin annoncée de sa société Colibree Intergeneration, un concept de cohabitation intergénérationnelle qui lui avait valu un large écho médiatique, dont une participation à l’émission de télé « Qui veut être mon associé ? », sur M6.
Las : son aventure s’est arrêtée net, mais Mélanie Slufcik, au lieu de se taire, s’en est épanchée. « J’ai essayé d’être honnête ; en un mot, j’ai libéré la parole. Sur LinkedIn, peu de chefs d’entreprise mettent en avant leur galère et c’est dommage, car cela floute la réalité du marché. » Dirigeante d’une autre société, Mélanie Slufcik a ainsi lancé début janvier une nouvelle structure d’accompagnement et de conseil en entreprise. Forte de ses succès, de ses réussites…et de ses échecs.
« En fin de compte, conclut-elle, cette expérience m’a permis de savoir qui j’étais. Oui, je pense qu’on en ressort plus fort. Et beaucoup de gens m’ont écrit pour me dire que ce témoignage leur avait donné de la force ; la force de continuer mais aussi de se dire que même en s’arrêtant, de belles choses pouvaient arriver après.»
« La vulnérabilité est une force », résume d’ailleurs Nicolas Raimbault dans une formule très…réussie.
QUAND LA RÉUSSITE (RE)DONNE CONFIANCE
« COMME UN ABOUTISSEMENT »
Sylvie Chardonnereau, sévicultrice à Vannes-sur-Cosson
« Ma réussite, c’est d’avoir réussi à vendre un produit qui n’existait pratiquement pas sur le marché français. Il y a 11 ans, il n’y avait que deux producteurs sur toute la France, dans les Pyrénées et les Vosges, mais rien en région Centre-Val de Loire.
Ce n’était pas gagné d’avance de convaincre les magasins d’acheter ma sève de bouleau. Personne ne connaissait, sauf certains qui s’approvisionnaient en Finlande. Mais proposer une sève fraîche, pure et naturelle, c’était vraiment innovant, un gros challenge.
Et de faire ça chez moi, sur mes arbres, dans ma forêt, c’est d’autant plus une réussite. La première année, j’en ai jeté un petit peu mais ensuite, c’est monté crescendo sans jamais s’arrêter. Ce qui est génial, c’est que ce produit plaît aux gens et qu’ils continuent leur cure chaque année, en faisant des émules.
Ma réussite personnelle, c’est, je crois, de m’être débrouillée toute seule, en solitaire, sans aide de personne. Cela m’a donné confiance en moi, comme un aboutissement. Créer quelque chose par soi-même, c’est une vraie satisfaction. J’ai aussi eu la chance que mon conjoint soit partant à mes côtés. »

Pouvoir dire aujourd’hui :
« c’est mon auberge », c’est une vraie fierté.

« ÇA M’A OUVERT LES YEUX »
Christelle Godin, restauratrice, patronne de L’Auberge du Cheval blanc, à Tigy
En tant que restauratrice, je pense que je mets d’abord ma réussite dans le sourire des clients quand ils repartent et quand la salle se remplit. C’est aussi d’avoir réussi à racheter le fonds et à emprunter pour acheter les murs.
Et il y a la reconnaissance, lorsque je me présente à des inconnus et qu’on me dit : « ah ! L’Auberge de Cheval blanc, qu’est-ce qu’on en entend parler ! »
Mais finalement, ma plus belle victoire, c’est qu’aujourd’hui les gens disent « on va chez Christelle » et non plus « chez Manu », mon mentor et ancien propriétaire. Je me cachais derrière lui et son charisme, et cette réussite m’a ouvert les yeux sur la confiance en moi. Pouvoir dire aujourd’hui : « c’est mon auberge », c’est une vraie fierté.
J’ai sorti mes tripes pour ne plus être en arrière-plan. Je me suis rendu compte que j’étais capable, malgré ce que disaient les gens, d’avoir le premier rôle.
Tout au début, lorsque les banquiers me demandaient : « mais comment allez-vous faire ?», je répondais : « je vais déjà essayer de faire autant que Manu ».
Et finalement j’ai fait mieux. Mais le parcours n’est pas fini. Je ne suis pas une rêveuse. »
PARTIE DE RÉUSSITE
« ÇA M’A OUVERT LES YEUX »
Président de la CPME du Loiret et patron du groupe SIM, Constant Porcher se penche sur la notion de réussite dans un contexte général actuel qui ne la favorise pas spécialement.

Quels sont les ingrédients pour
réussir ?
L’audace, d’abord. Il faut croire en soi, en son projet, mais aussi oser, s’engager, et ne pas nécessairement attendre d’avoir les finances pour se lancer. La résilience, ensuite : chaque échec doit être une forme d’apprentissage, et les succès, abordés avec humilité, doivent permettre d’en engager d’autres. La notion de considération pour son équipe est également très importante. Une équipe qu’il faut emmener, dont on doit être le leader.
Quelle est votre définition de la
réussite ?
C’est d’abord d’être heureux. Et pour ça, j’ai besoin, pour ma part, que ma famille aille bien et que mes entreprises soient toujours en croissance. Je me vois heureux riche : riche de relations, riche d’amis et riche financièrement. Dans mes rêves, je me vois milliardaire. La réussite, c’est partir d’un point A pour arriver à un point B. Vous pouvez partir de haut et arriver très haut. Mais la réussite est plus belle quand vous partez de rien.
Faites-vous une différence entre
le succès et la réussite ?
Bien sûr, on peut avoir du succès et ne pas avoir réussi, on peut avoir eu du succès et être un imposteur. Le succès est tourné vers les autres, la réussite est tournée vers soi-même.
Considérez-vous, aujourd’hui,
avoir réussi ?
Cette année est le démarrage de la réussite, les choses sérieuses commencent maintenant. Dans ma vie professionnelle, j’ai passé un certain nombre d’étapes, avec la constitution d’un groupe d’entreprises qui est désormais extrêmement structuré et que je vais pouvoir piloter différemment. Je considère aussi avoir pris la posture de patron de la CPME 45, que je préside depuis deux mandats.
Le poste que vous occupez ausein d’une organisation représentative comme la CPME valide-t-elle d’ailleurs votre « réussite » ?
Oui, parce que ça veut dire que vous êtes reconnu comme quelqu’un qui sait de quoi il parle, et que dans ce rôle, vous vous retrouvez d’ailleurs devant certains parlementaires qui ne savent, eux, absolument pas de quoi ils parlent…
Quels chefs d’entreprises loirétains incarnent le mieux la notion de réussite ?
Patrick Bornhauser, Lucien Deret, Philippe Gobinet. Didier Bouriez aussi, dont le niveau d’engagement est incroyable.
D’un sens, vous oeuvrez, à la tête d’une organisation comme la CPME, à la réussite de vos pairs…
Idéalement, oui, mais la réalité c’est qu’aujourd’hui, je les aide davantage à faire face aux difficultés qu’ils rencontrent que je ne les aide à réussir.
le contexte général actuel ne favorise donc pas la réussite entrepreneuriale ?
Évidemment que non. Un chef d’entreprise a besoin de trois choses pour réussir : de stabilité, de visibilité et de lisibilité. Or, personne ne peut sortir de prévisionnel en ce moment. Les chefs d’entreprise sont malheureusement la variable d’ajustement. À l’inverse, la Suède a déclaré l’entreprise comme étant d’intérêt général, car elle porte l’emploi, la cohésion et constitue l’économie nationale. Toutes les mesures sont dictées par ce statut. Pourquoi ne pas, en France, nous inspirer de cette réussite ?





