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LE TAULIER DE LA TÔLE
Une entreprise, un chemin

Date de publication :

2 novembre 2025

Émergence entreprise : média engagé au service des acteurs et actrices du territoire

Dès l’âge de quatorze ans, Sébastien Derland savait ce qu’il voulait faire dans la vie : tôlier-chaudronnier. À force de travail et de courage, il a accompli un parcours hors norme, à la fois technique et créatif, avant de fonder en 2010 sa propre société à Viglain, village de Sologne d’à peine 900 âmes. Sans aucune aide financière pour démarrer, son entreprise, SCTI, est pourtant devenue une référence dans l’univers industriel. Rencontre.

direction l’établi

Bien avant de passer son CAP, BEP, Bac pro structures métalliques option tôlerie chaudronnerie, Sébastien Derland découvre le soudobrasage (soudure à l’oxygène et à l’acétylène) dans le garage de son père plombier, dès l’âge de 12 ans. Sa maman vient de mourir en mettant au monde sa petite sœur, et l’adolescent trouve probablement dans cette activité qui le passionne le moyen de lutter contre son chagrin. Coup de chance : il adore les maths et il aime la logique. Devenir soudeur et travailler la tôle, telle sera sa vocation : « Avec un morceau de tôle, on fait plein de choses, dit-il. On s’ouvre à nos idées et on entre dans la conception. En fin de troisième, malgré mes bons résultats, j’ai choisi ce métier grâce à mon papa qui faisait aussi de la mécanique. »
La situation n’est pourtant pas simple, et après quelques difficultés, père et fils se comprendront mieux lorsque Sébastien Derland, pompier volontaire, finira son armée dans la sécurité civile. Il aurait pu rester dans l’Armée de Terre, mais « jouer à la guéguerre n’était pas trop mon truc ».

« Les PME comme les nôtres s’adaptent toujours »

À l’occasion d’un stage chez Beurienne, à l’époque l’une des plus belles entreprises d’Orléans, il est repéré, puis embauché dès son retour du service militaire. Direction l’établi. où il ne restera qu’un trimestre, avant d’arriver au bureau des méthodes. Pendant 16 ans, il explore tous les métiers : bureau d’études, chargé d’affaires, deviseur, acheteur, pour finir directeur technique au moment de la cession. Au bureau d’études, avide de connaissances, Sébastien Derland ne se contente pas du dessin. Son objectif : la conception. Il suit donc des cours pour étudier la résistance des matériaux. Pendant deux ans, il se lève à 4h du matin, les journées commencent à 5h30 et se terminent en cours du soir, jusqu’à 22h. Et enfin, quarante-cinq minutes de route jusqu’à la maison…

le grand saut

Vient le moment où Beurienne est vendue pour la deuxième fois.
Sébastien Derland est l’homme idoine pour le repreneur, puisqu’il maîtrise tous les sujets. Mais des montages financiers proposés « font perdre le sens » du projet initial et les promesses ne sont pas tenues. Pour gérer sa mission, le directeur technique a besoin de connaître toutes les lignes, savoir jusqu’où il peut aller sur les stratégies d’achat, les engagements de commandes, le suivi des fournisseurs. En désaccord avec la politique financière du repreneur, il négocie donc son départ et quitte l’entreprise, tout en en gardant un souvenir ému : « J’ai appris énormément au contact de Monsieur Beurienne, de mes compagnons de l’atelier, de nos clients et de mes collègues du bureau d’études, dont le responsable maîtrisait si bien son sujet que je travaille encore aujourd’hui avec lui…».

Expérimenté, la tête sur les épaules. Sébastien Derland est alors prêt à se lancer dans l’aventure de l’entreprenariat industriel. Un défi de taille lorsqu’on connaît le coût des investissements nécessaires. Des sommes que le trentenaire ne possèdent pas, et que les banques ne sont pas du tout disposées à lui prêter au regard de son patrimoine modeste et du prévisionnel établi en toute honnêteté. En outre, nous sommes en 2009, et la crise des subprimes fait trembler le monde bancaire. Qu’à cela ne tienne : Sébastien Derland va s’y prendre autrement et se rabattre pendant trois ans sur l’ingénierie et l’industrialisation de projets. Avec son cerveau, un ordinateur, un traceur et une voiture, il va démarcher des clients.

À la tour eiffel

C’est bien connu, la chance finit toujours par sourire aux audacieux et à ceux qui font preuve de générosité. Lorsqu’il était en poste chez son ancien employeur, Sébastien avait croisé le serrurier de son village. Les deux hommes avaient sympathisé et l’artisan, qui possédait un petit atelier, était en quête de nouveaux clients. Il devint alors sous-traitant pour Beurienne. En remerciements, lorsque Sébastien Derland monta en puissance et que ses clients commencèrent à lui demander des prototypes, Philippe, l’artisan, lui proposa de s’installer dans l’atelier qu’il était en train de construire dans la toute nouvelle zone d’activités de Viglain. Ensemble, les deux homme agrandissent le bâtiment pour créer un espace tôlerie.
Dès le début de SCTI, deux clients firent confiance à Sébastien, et non des moindres. Baudin-Chateauneuf lui confia le pilotage de la conception d’un des caissons d’ascenseur de la tour Eiffel dans le cadre de la rénovation de la dame de fer.
Pourquoi lui ? Parce que l’une des pièces de l’ascenseur livrées chez Baudin par une grande entreprise du Nord était défectueuse. Or, le premier caisson avait été conçu par Beurienne, à l’époque où Sébastien Derland était directeur technique. 

 

« Patron, vous aviez raison ! »

Après une réunion de crise, les dirigeants de Baudin-Châteauneuf retrouvèrent son nom dans les archives et remontèrent sa piste. Deuxième client : Andritz, un groupe autrichien, pour lequel SCTI revit la conception et la fabrication d’énormes machines industrielles pour les rendre compétitives à l’international.
Baudin-Châteauneuf et Andritz : deux mastodontes toujours fidèles aujourd’hui.

quatre jours

L’activité se développant, il fallut recruter. Le jeune patron, formé par les anciens, écouta leurs conseils, même si parfois il joua les fortes têtes :
« Quand on écoute, on avance plus vite, raconte-t-il aujourd’hui.
C’est ainsi que je choisis les postulants. Des personnes attentives, motivées, qui ont envie d’apprendre, prennent des initiatives, ont l’esprit d’équipe et respectent l’expérience. Et aussi des gens de métier, parce que de toute façon, le juge de paix, c’est l’établi. »

Sébastien Derland est aujourd’hui un manager qui pousse ses salariés à l’autonomie maximum, en restant disponible pour toutes les difficultés.
C’est un entraîneur qui montre l’exemple et rallie les compétences pour arriver au bout des dossiers. Rituel du matin : café avec ses huit collaborateurs (dont son épouse) pour sentir l’esprit de cohésion, détecter les humeurs, les tensions, les inquiétudes, les mauvaises interprétations, afin d’en parler, même si l’échange est parfois maladroit. « Mais l’important, c’est de dire. »

Et pour lutter contre la routine, rien de mieux que la création artistique : Sébastien Derland a industrialisé puis fabriqué avec ses compagnons des animaux en origami, grandeur nature, tout en inox, et à l’esthétique irréprochable. Chevaux, taureaux, rhinocéros, hérissons… Des animaux totems pour les entreprises, référencés comme œuvres d’art, offrant des avantages fiscaux et adaptables au budget des particuliers.
Et la santé dans tout ça ? Précieuse. En 2020, à 46 ans, Sébastien Derland fut victime d’un AVC.
Par chance, l’accident se produisit alors qu’il était à un kilomètre d’un hôpital dont le scanner était disponible. Bien suivi, il se rétablit rapidement, mais il était temps de lever le pied. Pendant huit mois, il ne travailla plus le vendredi, sauf de la maison, et finit par proposer à son équipe la semaine de quatre jours. Celle-ci s’inquiéta de la charge concentrée de travail, mais Sébastien Derland proposa un essai. Six semaines plus tard, l’équipe l’admit : « Patron, vous aviez raison !  »

la malle française

Sébastien Derland est l’heureux papa d’une jeune fille de 24 ans, passionnée elle aussi, mais par les chevaux. Pour sa cavalière et les dix ans de l’entreprise l’entrepreneur a ainsi inventé la « malle parfaite » pour ses sorties en concours hippiques. Tout en inox ou en alliage d’aluminium, parfaitement étanche. notamment aux souris qui raffolent des friandises équines. Une malle technique, luxueuse et adaptable. Un must sur-mesure, fabriqué en France avec du matériel de qualité, et inusable. Le rêve de tout compétiteur équestre !

3 questions À…

sébastien derland

Quel est votre métier ?

Façonner la tôle en fonction d’un cahier des charges. Nous travaillons des plaques toutes plates que nous découpons, plions et soudons. Nous proposons également des montages complets : mécaniques, électriques, pneumatiques, jusqu’à la machine finie. Cela concerne tous les secteurs : l’environnement, l’événementiel, le bâtiment, le nucléaire… Pour ce dernier, j’ai par exemple développé des centreurs placés à l’intérieur du béton pour enfouir les déchets à la Hague.

Quelles sont vos craintes ?

Ne pas avoir assez de travail pour mon équipe, parce que derrière, il y a des familles. Quand j’étais
seul, j’étais moins anxieux. En plus, ce sont des gens qui méritent. Il y a aussi la crainte de ne pas être payé par le client et de ne pas pouvoir les récompenser. La conjoncture est inquiétante, il faut chercher des niches, se positionner sur des secteurs qui fonctionnent, être attentif à l’économie mondiale. 80% de nos clients exportent. Depuis le Covid, on se sent tous beaucoup plus fragile.

et vos forces ?

Nous sommes une petite équipe, nous touchons à beaucoup de choses, et j’ai toujours travaillé.
On s’en sortira toujours, et pendant les périodes difficiles, nous ferons le dos rond. Si demain, il faut couper du bois, on ira couper du bois. Les PME comme les nôtres s’adaptent toujours.

Par Laurence Boléat

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