De la grâce, de la pudeur…
et notre âme en miroir
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Aurélia Vissian dessine des héroïnes aux yeux fermés, cache des citations dans des arabesques, et travaille des centaines d’heures pour que ceux qui s’approchent trouvent quelque chose qui leur appartient. Portrait d’une artiste tourangelle dont la pudeur est une invitation.

Aurélia Vissian expose à la galerie Les Couleurs & les Sons se répondent
EXPOSITION DU 31 MARS AU 12 AVRIL – Tours, Centre-Val de Loire.
Crédit photo : Aurélie Dunouau
Il y a quelques années, dans une galerie, cinq femmes se sont arrêtées devant le plus grand format d’Aurélia Vissian – Le monde est son paradis. L’une d’entre elles a pris une chaise, une autre l’a tenue. Et à tour de rôle, elles sont montées pour lire les mots inscrits en haut du tableau. Une phrase de Sacha Guitry, cachée dans les entrelacs. Ce jour-là, Aurélia n’était pas de permanence à la galerie, c’est un confrère artiste lui aussi, Didier Boud’one qui a pris la photo, et qui lui a envoyé. Elle a compris qu’elle n’avait pas raté ce qu’elle voulait montrer.

Ce que ces femmes cherchaient à déchiffrer, c’est le cœur secret de chaque tableau d’Aurélia Vissian : des citations d’écrivains, de poètes, de cinéastes, Rilke, Apollinaire, Shakespeare, Prévert, inscrites à l’encre de Chine dans les entrelacs qui courent autour de ses héroïnes.
Des arabesques millimétrées, travaillées à la loupe, que l’artiste appelle ses repeints de pudeur. Un terme qu’elle a découvert lors de son Master 2 d’histoire de l’art : au XVIe siècle, sur décision du Conseil de Trente, et à la demande de Charles Borromée – Cardinal Archevêque de Milan, le peintre Da Volterra recouvra de petits drapés (après la mort de Michel-Ange, celui-ci ayant refusé de son vivant) les parties intimes des personnages du Jugement Dernier. Aurélia s’en est emparée, non pour voiler des corps, mais pour cacher des mots. Ses mots.
« Les grands auteurs s’exprimaient tellement mieux que moi. »
Cette idée de cacher pour mieux révéler ne date pas du Master. Elle remonte à ses quinze ans. À l’époque, Aurélia écrivait ses sentiments, des lettres d’amour, et elle y glissait des dessins entremêlés à l’écriture, pour ne pas tout livrer, et inviter à découvrir.
Parallèlement, elle tenait deux journaux : l’un intime, l’autre de citations. Ce second a fini par prendre le dessus. « Les grands auteurs s’exprimaient tellement mieux que moi. » Aujourd’hui, elle en est à six carnets. C’est cette matière-là, des décennies de résonances accumulées, qui entre dans ses tableaux. Ce n’est pas une technique. C’est une façon d’être au monde.
Ses héroïnes, toutes, ont les yeux fermés. Ophélia qui se noie, les rêveuses alanguies, les figures inspirées de Michel-Ange ou de Rodin, aucune ne regarde. Ce n’est pas un hasard, ni une signature esthétique.
« Les yeux sont le miroir de l’âme – Cicéron. Mais moi, je ne veux pas que l’âme soit représentée par les yeux, je veux qu’elle le soit dans les citations. »
Alors elle les ferme, pour que le regard du spectateur cherche ailleurs. Et parce que ces femmes, qui la représentent aussi un peu, préfèrent peut-être ne pas voir les laideurs du monde. Et rester ainsi entre le rêve et la réalité. Antoine de Saint-Exupéry l’a dit mieux qu’elle ne pourrait le formuler : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »
Pour Aurélia Vissian créer une œuvre, c’est compter en mois, en centaines d’heures. Quatre cents pour le grand rouge qui trône dans l’exposition. Pendant tout ce temps, le tableau vit en même temps qu’elle.
Les citations ne sont pas choisies toutes au départ, elles arrivent au fil des semaines, selon ses états d’âme. « Telle citation que je n’avais pas prévu de mettre, tout d’un coup je me dis, non, c’est là, il faut qu’elle soit là aujourd’hui. »
L’œuvre suit son cycle. Ce que le spectateur contemple en quelques minutes est le dépôt silencieux de plusieurs saisons d’une vie.

Vitam Impendere Amori – Aurélia Vissian
Pourtant, Aurélia n’a pas commencé par la peinture. Elle a commencé par les mots, une licence, puis un Master spécialisé en Renaissance italienne, au Centre d’Études Supérieures de la Renaissance de Tours. Son premier cours a été une révélation. « J’avais l’impression d’être dans le mythe de la caverne de Platon, et d’un coup, j’ouvrais les yeux. »
Ensuite, elle voulait être lectrice-correctrice, et elle le devient. Chez Mame, la grande imprimerie de Tours qui publiait autrefois la Bible et la Pléiade, jusqu’à sa liquidation. Puis collaboratrice d’élus. Puis mère. Le dessin, lui, n’avait jamais vraiment cessé. Il attendait.
C’est une amie qui a tout déclenché. Marie Paulay, restauratrice – La Petite Cuisine à Tours, aujourd’hui son alter ego, sa découvreuse. Aurélia était cliente dans son restaurant et un jour, lors d’un café à la maison, Marie tombe sur les tableaux sans savoir qu’ils sont d’elle. Elle les aime. Et découvre qu’ils sont d’Aurélia. « Tu exposes où ? Je n’expose pas. Il faut exposer ! »
Marie ouvre un plus grand restaurant. Aurélia sera sa première artiste. C’est en 2017. Le statut d’artiste indépendante, évident et nécessaire. « Autant que ça soit officiel. » Là où d’autres mettent des années à s’autoriser, une amie l’a rendu inévitable en une phrase.
« Tu exposes où ? Je n’expose pas. Il faut exposer ! »
Depuis 2020, Aurélia est membre permanent de la galerie Les Couleurs & les Sons se répondent, dans le Vieux Tours.
Sept artistes réunis par Juliette Gassies et Frédéric Dumain, choisis moins pour leur notoriété que pour leur humanité. Pas trop d’ego. Une recherche d’harmonie. Et c’est une symbiose qui se produit, avec parfois des coïncidences troublantes : lors d’une exposition libre, trois artistes avaient représenté le mythe d’Icare, sans s’être concertés. « C’est l’expression de l’invisible », dit-elle simplement.
La galerie impose aussi des thèmes, force à sortir de sa zone de confort. Aurélia n’avait jamais fait de paysages. Elle en a fait. Jamais de bestiaire. Elle en a fait. Ce que d’autres vivraient comme une contrainte, elle le reçoit comme une liberté supplémentaire.
Il y a un paradoxe qu’Aurélia assume pleinement. Elle qui dessine des femmes aux yeux fermés, elle invite ses fils à garder les yeux ouverts.
Ouverts aux autres, ouverts à l’esprit critique, ouverts à la curiosité. « Ne pas devenir un mouton. » Ce ne sont pas les yeux du visage dont elle parle. C’est ce que certains appelleraient une vision en conscience, une présence au monde.
Ses héroïnes ferment les yeux, pour que nous, nous les ouvrions sur les reflets de notre âme, dans ses mots, qu’elle nous invite à découvrir dans notre propre résonance.
Et si on lui demande ce qu’elle espère laisser dans le cœur de ceux qui découvrent son exposition, elle cite Rousseau, sans hésiter :
« Ôtez de nos cœurs cet amour du beau, vous ôtez tout le charme de la vie. »

LES COULEURS ET LES SONS SE REPONDENT
Galerie d’art – 27 rue Etienne Marcel – Tours
EXPOSITION AURELIA VISSIAN
31 MARS > 12 AVRIL / MARDI > DIMANCHE l 15H > 19H





