PHILIPPE DESHAYES
Heureux qui comme Ulysse

Date de publication :

21 janvier 2026

Émergence entreprise : média engagé au service des acteurs et actrices du territoire

Gérant de deux magasins U à Neuville-aux-Bois et Loury, ainsi que d’un U Express à Toury, Philippe Deshayes a fait un beau voyage dans le commerce et la grande distribution, débuté dans l’épicerie familiale d’Artenay. Présentations.

« Tu vas voir, il faut aller rencontrer Philippe Deshayes. » Voilà comment une connaissance nous a incités à aller rendre visite au patron des Super U de Neuville-aux-Bois et de Loury. Sur le papier, on se demandait bien ce qu’on allait tirer d’une causerie avec un homme dont, d’Orléans, on ne savait qu’une chose : qu’il était membre du conseil de surveillance de l’OLB. Voilà comment on est parti faire trois quarts d’heure pour un rendez-vous reporté puis finalement fixé un mardi d’été. Un jour favorable pour se parler parce que dans la grande distribution, plus vous approchez de la fin de la semaine, moins vous êtes disponible.

sang commerçant

Avant l’Homme, l’œuvre : avant de commencer à raconter sa vie, Philippe Deshayes tient à faire visiter, même « au pas de course », les 4 800 m2 de son magasin, qu’il a déménagé en 2011 rue de Montfort, dans ce quartier périphérique de Neuville-aux-Bois. Il est vrai que dans cette commune de 5 000 habitants, tout est un peu périphérique dès lors qu’on s’éloigne de la place du Général Leclerc. Mais le Super U n’a pas toujours été situé là : en 1982, année de l’ouverture de la première grande surface montée par les parents et le frère de Philippe Deshayes sous enseigne Codec, le magasin s’implante en effet route de Chilleurs, plus proche du centre-bourg. Jusqu’à ce que tout le monde se sente un peu à l’étroit, et qu’il faille trouver du foncier pour construire un site plus spacieux. Un parcours du combattant, on y reviendra.

« Je suis, nous sommes, des commerçants »

En attendant, Philippe Deshayes fait donc visiter le ban et l’arrière-ban. Le rayonnage et la partie visible pour la clientèle puis, dehors et dedans, ce qu’on ne voit pas : les chambres froides, les machines à recycler le carton, le stockage, la boulangerie, les bureaux ; l’ombrière photovoltaïque sur le parking construite au début des années 2020.

épicier la branche

Pour faire chic, les patrons de magasins de grande distribution se qualifient souvent du sobriquet d’ « épiciers ». Parce que les racines du secteur renvoient effectivement à cela, et parce que, dans les mondanités, la métaphore signifie en fait que vous brassez des millions d’euros. Ce terme d’épiciers, Philippe Deshayes ne l’aime pas. Et pourtant, lui aurait la légitimité de le revendiquer : ses parents, dans les années 50, avaient repris à Artenay un petit commerce de vente de vin, de charbon et épicerie de 40 m2, passé rapidement sous enseigne Codec. « Il ne faut pas se leurrer, dans la grande distribution, il n’y a plus rien d’épicier », fait-il ainsi remarquer.
La grande différence qu’il fait entre tous ces acteurs ? « D’un côté le système intégré, comme Carrefour ou Auchan, de l’autre les indépendants, comme Leclerc, Intermarché et Système U ». Lui pense qu’il est plus facile de « faire avancer une entreprise qu’un groupe » et croit que le modèle coopératif dont il est un porte-étendard est celui qui épouse aujourd’hui le mieux les aspirations des consommateurs. « Il n’y a pas que le prix qui compte », lisse dans une ellipse Philippe Deshayes, qui a choisi de battre pavillon Super U en 1990, à l’époque où il n’y en avait aucun dans le département.

embuches aux bois

Depuis, le magasin de Neuville-aux-Bois livre un chiffre d’affaires annuel d’une quarantaine de millions d’euros, auxquels s’ajoutent ceux du Super U de Loury, ouvert en 2006, au cœur d’une période de tractations avec la commune de Neuville pour construire un magasin plus grand. Vous ne voulez pas que je m’agrandisse ? Alors je devrai aller voir ailleurs. Non, non, on peut s’arranger. Voilà, en caricaturant, comment Philippe Deshayes s’est retrouvé à gérer deux magasins distants de 10 minutes en voiture, une fois que le déménagement du magasin de Neuville fut finalement effectif, en 2012. « À un moment, mon frère et moi, on nous faisait tourner en rond, raconte l’intéressé. Mais nous y avons toujours cru, nous avons été persévérants, et ça a fini par payer. Quand je me suis fait jeter, je n’ai pas été rancunier, je ne me suis jamais fâché, mais j’ai toujours mis au courant des tractations que je menais à l’extérieur. De toute façon, les élus, si vous ne partagez pas avec eux la vraie nature des choses, ça ne peut pas avancer. Ce qui n’empêche pas que je n’aurais pas pu faire de la politique, tant il faut osciller… »
C’est justement pour faire se rencontrer les élus locaux et les dirigeants du territoire que Philippe Deshayes a « pris son bâton de pèlerin » pour participer activement à la fondation, en 2013, du club « Entreprendre entre Loire et Forêt ». Une structure qu’il a présidée jusqu’à récemment, avec l’idée de fédérer les forces vives. « Ce n’est pas du tout un club business, l’idée était plutôt de faire se parler des gens qui ne se connaissaient pas. Pourquoi j’ai fait ça ? Parce qu’indirectement, si le tissu économique se sent bien, j’ai moi aussi tout à y gagner. »

urbi et orbi

Dans le bassin de vie et d’emploi de Neuville-aux-Bois, Philippe Deshayes connaît du monde, et être aux commandes des deux grandes surfaces du coin en milieu rural, cela fait vite de vous quelqu’un d’important. Il y a quelques années, Le Parisien était venu faire un reportage dans son magasin pour parler inflation et hausse des prix. « Le journaliste m’avait qualifié de ‘notable local’, et je n’avais pas du tout apprécié, relate-t-il. Car je ne m’étais jamais présenté comme ça, et parce que je pense que, justement, les notables empêchent d’évoluer. » Pourtant, quand on gère un magasin de grande distribution, on devient vite, dans le village, un faiseur de solutions. « Je sais que les gens se disent souvent : « si tu veux monter quelque chose, va voir Philippe Deshayes ». C’est normal, même si c’est vrai qu’il y a forcément beaucoup de connexions -peut-être trop- avec le milieu associatif. »

Pour le coup, c’est lui qui est allé intégrer les cercles de décision dans la grande ville voisine, Orléans, à une époque où Système U, très implanté dans la ruralité, manquait de visibilité en zone urbaine. Alors quoi de mieux que le sport professionnel pour se fondre dans le décor ? « À l’époque, le sport qui montait dans l’agglo d’Orléans, c’était le basket. À la base, moi, je ne suis pas très sportif, c’est plutôt le piano qui occupe mes loisirs. Mais au final, près de 20 années plus tard, nous sommes toujours parmi les trois premiers partenaires du club, et ceux avec la plus grande longévité. Plus globalement, devenir partenaire puis membre du conseil de surveillance en 2014 m’a permis d’avoir des rapports plus étroits avec les élus, dans un cadre plus libre. Mais aussi, comme à l’UDEL où j’anime une commission, de pouvoir découvrir un autre monde. »

« Quand on est arrivé, même venant d’Artenay, on était des étrangers »

bouchers comme du coin

Un univers différent quoique pas bien éloigné de sa galaxie d’origine, Philippe Deshayes en a découvert un au sein de la centrale Système U, dont il fut responsable du pôle frais non-laitier pendant plus de 15 ans. « Ça m’a sorti du magasin, relate-t-il.Et vous savez très bien que souvent, les meilleures idées vous viennent quand vous n’êtes pas sur votre lieu de travail. Grâce à la centrale, j’ai pu progresser dans l’organisation de mon magasin. » Il n’est jamais trop tard pour se réinventer. À un an de sa retraite officielle, Philippe Deshayes n’a plus de velléités d’agrandissement pour son magasin de Neuville-aux-Bois.
Depuis quelques années, il met beaucoup d’ardeur à transmettre les rênes des affaires reçues et partagées avec ses parents, son frère et sa sœur récemment disparue à son neveu Édouard, qui va continuer à perpétuer l’histoire « commerçante » de la famille. Une histoire neuvilloise à laquelle Philippe Deshayes est très attaché. « Je descends d’une longue lignée de bouchers, qui puise son origine sur la place du village », raconte-t-il, sans omettre le fait que le retour à Neuville-aux-Bois, au début des années 80, ne fut pas un long fleuve tranquille. « On « revenait » d’Artenay, qui n’est pourtant pas bien loin, et pourtant, on était considéré comme des étrangers qui n’étaient pas les bienvenus. À notre arrivée c’était la révolution, notamment chez les commerçants de Neuville. Beaucoup nous étaient hostiles. Avant de concrétiser le transfert, on a eu cinq projets avant que le sixième ne finisse par aboutir. Mais rétrospectivement, je les comprends aussi : dans l’épicerie familiale à Artenay, nous avions été à leur place. »

hold-up

Jamais, Philippe Deshayes n’a pensé tout plaquer, devenir mécano, comptable ou tourneur-fraiseur. « Peut-être le poids de la famille », consent-il à exprimer, bercé qu’il fût depuis tout môme par le monde du commerce et son rythme effréné. « Aujourd’hui, j’aurais peut-être persévéré dans le piano, admet-il. Mais j’ai été pris dans le tourbillon. Je sais que je n’aurai pas de deuxième carrière professionnelle. » Une carrière qui aurait pu s’arrêter il y a une trentaine d’années, quand des braqueurs lui collèrent un pétard sous le nez à l’heure de la fermeture. « À l’époque, on avait beaucoup d’espèces en caisse, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, où les billets sont mis dans des cash-machines puis directement envoyés au coffre. En attendant, lorsque tu vis ce moment, ça te sonne. Dans les années 90, on n’avait pas de cellule psychologique ; après ça, on est tous reparti au turbin. Mais ça reste, c’est indélébile. Pendant un moment, tous les vendredi et les samedis soir quand on fermait, mon cœur se mettait à palpiter. »

tout passe

Il ne bat plus autant la chamade aujourd’hui, ou en tout cas pas pour les mêmes raisons. À 60 ans, les émotions d’un Homme basculent entre les batailles des années passées et celles du temps qui reste. Vers où son cœur balance-t-il ? D’abord le besoin de transmettre ses affaires et son savoir-faire à de nombreux autres associés U, qui le renvoie aussi à ce qu’il a lui-même appris et reçu. « J’ai investi 35 M€ sur ces magasins de Neuville et de Loury, parce que je pense qu’il faut savoir investir ce que l’on gagne. Ce qui fait qu’aujourd’hui, je suis plus riche de mon entreprise que de mes fonds propres. » En guise de conclusion, le voilà qui s’arrête, souffle et livre : « au final, je ne suis pas mécontent de ce qu’on a réussi. » Le déplacement valait le coup.

Par Benjamin Vasset

repères / p. deshayes

1982
Ouverture à Neuville-aux-Bois d’un magasin Codec, initié par ses parents Jacques et Alice et son frère Jean-François
1990
Passage en magasin U
2006
Ouverture d’un 2ème Super U, à Loury
2011
Transfert du magasin Super U de Neuville-aux-Bois
2021
Ouverture du magasin U Express à Toury et dernier agrandissement du Super U de Neuville

Nous n'avons pas pu confirmer votre inscription.
Votre inscription est confirmée. Votre accès vous a été envoyé. Merci.

Recevez vos accès pour :

- La version numérique du magazine

- Nos actualités avec notre Gazette mensuelle.

Nous vous souhaitons la bienvenue dans l'univers d'Émergence. 

Pin It on Pinterest

Share This